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Le langage comme paradigme

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Gramsci a vécu la remise en cause du dogme néogrammairien de l’infaillibilité des lois phonétiques ; il a suivi les travaux montrant l’importance dans le devenir des phénomènes linguistiques des causes « externes » à la langue elle-même, à savoir la vie, dans tous ses aspects, des communauté dans lesquelles ces langues sont parlées ; il a étudié la manière dont se forment les langues, comment elles se transforment ; il a assimilé le concept ascolien de « substrat » et, même si Bartoli, au moment où il est son étudiant, n’a pas encore publié les « normes » de sa « linguistique spatiale », Gramsci a rencontré celles-ci dans les cours de son maître, comme le montre le « polycopié »[1] du cours de 1912-1913 qu’il a été chargé de rédiger : les emprunts linguistiques se font auprès des langues dotées du plus grand « prestige », la diffusion des formes nouvelles se développe à partir d’un centre et les zones périphériques sont moins touchées de sorte que la conservation des formes anciennes y est plus longue. Gramsci a assimilé par le même canal la conception crocienne du langage : le langage est expression avant d’être instrument de communication ; en tant qu'actes d'« expression », les actes de langage des locuteurs d'une langue relèvent davantage de l’esthétique que de la linguistique au sens technique du terme. Les actes d’expression linguistique, enfin, actes individuels, donnent naissance à des phénomènes collectifs. Le savoir linguistique de Gramsci, sa réflexion concrète sur le langage, nourrit sa conviction profonde que la donnée première de toute réflexion et de toute action est l’élan populaire, l'énergie collective qui transforme en permanence les sociétés, que le perpétuel mouvement des masses précède et détermine toutes les représentations sociales et toutes les formes d’organisation consciente des sociétés. Tout se passe, en vérité, comme si le langage incarnait le procès historique, comme si le langage, dans sa réalité concrète telle que celle-ci est décrite par la néolinguistique bartolienne, était l’image de la vie sociale tout entière, dont la matière même n’est rien d’autre que les mutations, les transformations qui lui donnent sa forme. Cette sorte d’« élan vital » qui définit, pour Gramsci, toute communauté humaine, cette force collective qui fait naître ces communautés et les soutient, s’exprime sous la forme de l’histoire, faite elle aussi d’actes individuels par lesquels se constituent et se transforment les groupes sociaux et tout leur appareil économique, culturel, politique. Ce mouvement d’ensemble, ce procès, où l’on retrouve la « structure » et les « superstructures » des théoriciens marxistes, de l’économie aux sciences - « naturelles » ou humaines – relève de la praxis, qui est tout à la fois ce mouvement même, ce procès même et son appréhension, sa représentation, sa compréhension. Bref, c’est sa conception du langage qui sert à Gramsci de paradigme pour penser cette praxis.

Le Cahier 29

Gramsci s’efforce de rassembler les éléments de sa réflexion linguistique dans le dernier des Cahiers de prison, rédigé en 1935, et consacré à une « étude de la grammaire »[2].

On doit distinguer, dit-il, deux types de grammaires :

- la grammaire « immanente » ou « spontanée » : celle que le locuteur pratique sans le savoir « comme le personnage de Molière faisait de la prose »[3], du simple fait qu’on ne peut parler sans mettre en œuvre une certaine organisation des sons qu’on prononce. C’est la grammaire mise en jeu dans chaque expression linguistique, ici et maintenant, par tel locuteur déterminé.

- la grammaire « normative », c’est-à-dire la grammaire au sens classique, celle des grammairiens, des linguistes, des académies, la grammaire comme système de règles qui, avant même d'être formalisé dans une « langue nationale », se construit à travers le contrôle social que les locuteurs exercent les uns sur les autres. Pour certains auteurs, tels Panzini[4], cette grammaire est la seule existante ; ces auteurs ne voient pas, chez les locuteurs qui s’expriment sans faire référence à une grammaire « normative », de « grammaire immanente » : il s’agit, pour ces auteurs, de locuteurs qui s’expriment « sans grammaire », comme si l’organisation implicite que suppose toute expression linguistique avant même que n’existe une grammaire « normative », n’était pas elle-même une grammaire. On l’a dit, Gramsci partage la thèse linguistique de Croce, selon laquelle le langage est d’abord un geste expressif, mais il n’est pas juste, à ses yeux, d’opposer à toute formalisation, c’est-à-dire à l’analyse du grammairien, cette dimension « esthétique » fondamentale et d’oublier, par là, la « grammaire immanente ». La grammaire entendue comme une pure abstraction extraite du langage vivant par les grammairiens pour les besoins de leur discipline, tend alors, en effet, à être considérée comme un simple outil, une technique, un élément à valeur purement utilitaire, ayant une existence en soi et pouvant s’appliquer de l’extérieur à l’expression linguistique. Pour Gramsci, cette grammaire des grammairiens, la « grammaire normative », dès lors qu'elle est abstraite à partir de l’expression linguistique, l’est par là même à partir de la « grammaire immanente », c’est-à-dire à partir du langage entendu comme langage vivant.

Pour expliquer ce qu’est une grammaire, Gramsci fait appel à la notion de conformisme. Une grammaire normative correspond à un « conformisme linguistique », obtenu par les « contrôles réciproques » de toutes sortes – enseignement réciproque, censure réciproque, que les locuteurs exercent les uns sur les autres et « qui se manifestent avec les questions, “Qu’entends-tu par là ou que veux-tu dire?“, “Explique-toi mieux“, etc., avec la caricature et la moquerie, etc... »[5]. La « grammaire immanente » ou « spontanée » reste l’organisation implicite mise en jeu par toute expression linguistique, par tout geste linguistique, par tel locuteur déterminé ; la « grammaire normative » résulte, quant à elle, du conformisme propre à telle communauté, comme phénomène essentiellement collectif et social.

Ainsi, alors que la grammaire « immanente » tend à l’isolement dans l’acte linguistique individuel, dans la singularité de l’acte expressif, et qu’« en théorie chacun a sa propre grammaire »[6], le conformisme par lequel se construit une grammaire « normative », rend compte des « mouvements unificateurs de plus ou moins grande ampleur », inscrits dans la spontanéité propre du groupe social, et manifeste la tendance d’une société à « s’unifier comme territoire, comme culture », via la formation d’une élite, c’est-à-dire d’une « couche dirigeante dont le rôle est reconnu et suivi »[7].

La grammaire normative écrite constitue le stade ultime de ce mouvement : elle correspond au moment où le conformisme linguistique « embrasse tout un territoire national et tout le “volume linguistique“ ; elle exprime, organise et exerce le conformisme linguistique sous la forme d’une “langue nationale“ »[8].

Gramsci, linguiste, ne pouvait ignorer le nom de Ferdinand de Saussure, tel que celui-ci était connu dans le monde académique avant la publication du Cours de linguistique générale en 1916, c’est-à-dire comme un grand spécialiste de grammaire comparée, classé plutôt parmi les théoriciens « néogrammairiens ». Rien n’indique, cependant, que Gramsci ait lu le Cours et il est extrêmement probable qu’il n’a pas eu de contact direct avec les concepts saussuriens qui ont constitué les bases de la linguistique du 20e siècle : la distinction de la « langue » et de la « parole », l’arbitraire du signe, l’opposition synchronie-diachronie. On voit bien, pourtant, que ces distinctions ne sont pas totalement absentes de sa réflexion : « La grammaire, écrit-il, est “histoire“ ou “document historique“, elle est la “photographie“ d’une phase déterminée d’un langage national (collectif) [qui s’est formé historiquement et en développement continuel], ou les traits fondamentaux d’une photographie »[9]. En d’autres termes, le conformisme, construit « diachroniquement » par les échanges linguistiques entre locuteurs peut, par abstraction, être examiné comme un système de règles, lequel correspond à une « photographie » « synchronique » de ce conformisme en acte à un moment déterminé. Le système abstrait, ici, n’est évidemment pas sans rappeler la « langue » saussurienne, quand au conformisme, on voit bien qu’il met en jeu les actes linguistiques concrets des locuteurs, à savoir quelque chose comme la « parole » saussurienne[10].

Ce qui est propre à Gramsci, dans cette distinction entre le système abstrait des règles et les actes linguistiques, les actes d’« expression », est qu’elle soit mise au principe d’un devenir collectif : la constitution de « parlers », d’idiomes, qui ne s’ignorent pas, mais s’affrontent et s’influencent mutuellement à travers des conflits et aboutissent, selon les mécanismes étudiés par la néolinguistique, à la constitution de langues nationales. Le recours à la notion de « conformisme » renvoie à la fois au caractère collectif et social des phénomènes linguistiques, et à un processus de changements, de mutations.

La notion de grammaire, chez Gramsci, évoque donc la dimension « systèmique » de la « langue », la dimension sociale, collective, du phénomène linguistique, et le processus fait de mutations, de changements, qui implique lui-même une mouvance fondamentale du matériau linguistique, mouvance dont rend compte le principe crocien d’ « expression ». Dans ce cadre, les délimitations, les frontières apparaissent comme artificielles, abstraites : entre « parlers », entre « grammaires spontanées », entre idiomes, entre dialectes, entre « langues nationales » ; les limites entre zones de dialectes sont toujours plus ou moins floues et tout système linguistique est soumis aux variations liées à l’expression. La réflexion sur la grammaire nourrit ainsi la notion de « changement moléculaire ».

Transposée à l’histoire, la conception gramscienne du langage montre des communautés, des groupes humains qui se mélangent, s’affrontent, s’influencent les uns les autres, constituent des sociétés organisées et délimitées, des « peuples », des « nations ». Les actes d’ « expression » se traduisent en coutumes, traditions, en « folklores », en cultures qui deviennent « nationales », en civilisations, lesquelles restent soumises en permanence à la dictature de l’expression, à la mouvance engendrée par les initiatives, les actions, qui ne sont jamais les mêmes, y compris quand elles sont routinières, traditionnelles, etc. car elles se produisent dans des contextes toujours différents et entraînent, par là, des « changements moléculaires » qui sont au principe des conformismes et des crises ; il n’existe pas d’immobilité sociale, de groupe ne connaissant aucune mutation, aucune évolution ; un groupe est toujours agité de changements au moins « moléculaires ».

On peut ainsi parler, chez Gramsci, d’une « grammaire immanente » des communautés humaines, des groupes humains, qui correspond à l’organisation dans laquelle est pris tout individu, dès sa conception, dont il est, dès sa conception, un élément ; et on peut parler de « grammaires normatives », qui correspondent aux constructions plus ou moins élaborées de groupes sociaux, de sociétés, enfin d’états et de nations. L’économie, dans ses manifestations diverses – production de biens, commerce, monnaie… - la culture sous toutes ses formes – folklore, arts, littérature, sciences… - la politique et ses techniques, ses « régimes », etc. sont autant d’équivalents, dans le domaine de l’histoire, de « grammaires normatives ». Des « grammaires » à la fois engendrées, pratiquées, transformées et construites, étudiées, analysées...

La molécularité

La notion de « changement moléculaire » traverse toute la réflexion de Gramsci dans les Cahiers de prison. Elle est appliquée avant tout à la réalité humaine, au réel en tant qu’il implique l’humain, c’est-à-dire, en dernière instance, à des phénomènes de nature sociale. La notion renvoie aux changements invisibles, qui échappent au regard, et en particulier au regard « déterministe », celui de la causalité scientifique du positivisme dominant à la fin du 19e siècle. Elle n’est pas, sur ce plan, sans parenté avec la critique bergsonienne du discontinu.

À travers elle, les fameuses distinctions saussuriennes, « langue-parole » et « diachronie-synchronie » s’avèrent opératoires également dans l’ « historicisme » gramscien. L’idée de « changement » comporte en elle-même, par définition, une dimension « diachronique » et, en ce sens, le changement moléculaire est quelque chose comme la plus petite unité possible de changement, laquelle, dès lors qu’elle concerne une réalité humaine, renvoie, chez Gramsci, aux actes des individus composant le groupe social, actes effectués en un temps déterminé, dans un espace déterminé, par un individu déterminé, quelque chose comme la « parole » saussurienne. Cependant, chez Gramsci, la notion met en jeu également l’idée que l’ensemble des facteurs qui déterminent une organisation complexe, tels qu’une « langue » ou un groupe social, est affecté par les changements moléculaires. Les changements moléculaires, autrement dit, ont une portée « synchronique ».

Les changements moléculaires renvoient aux actes des individus composant une communauté et ils affectent celle-ci, mais ils affectent aussi les individus eux-mêmes au sein de cette communauté. Un rapport dialectique se noue entre l’individuel et le collectif, qui n’existent pas en eux-mêmes, indépendamment l’un de l’autre. Il est à cet égard tout à fait frappant que la mise en œuvre de la notion dans les Cahiers de prison comporte une dimension proprement biographique qui donne à son exposition un style éloigné des critères académiques classiques, mais doté par là-même d’une force particulière.

Les « Notes autobiographiques »

Au § 9 du Cahier 15, Gramsci livre ce qu’il intitule des « notes autobiographiques ». Il y évoque le jugement que l’on peut porter sur le comportement d’un homme soumis à une forte pression pour qu’il accomplisse un acte contraire à ses principes. Sachant qu’il s’agit de « notes autobiographiques », on peut évoquer le cas de Gramsci lui-même, sur lequel le régime fait pression pour qu’il adresse une demande de grâce à Mussolini, mais qui s’y est toujours opposé, bien qu’il sache qu’il obtiendrait ainsi sa libération, car il juge que cela équivaudrait à « une forme de suicide »[11]. Si la personne soumise à de telles pressions pour qu’elle renie ses propres principes ne résiste pas, elle est condamnable, écrit Gramsci : « Celui qui, se trouvant tout d’un coup face à la souffrance change de comportement avant même de l’éprouver ou au commencement de la souffrance, ne mérite pas d’indulgence ».[12] Mais qu’en est-il de celui qui cède après avoir résisté ? Souvent, constate Gramsci, on est encore plus sévère pour lui que pour celui qui a cédé tout de suite. On dira par exemple : « Il a résisté pendant cinq ans, pourquoi pas pendant six ? Il pouvait résister un an de plus et triompher »[13]. En vérité, il y a là quelque chose d’ « étrange » car cela revient à juger de manière plus sévère les « changements moléculaires » que les changements soudains. Pourtant, ces changements moléculaires sont comme le signe inversé de la résistance que la personne a exercée jusqu’à ce qu’elle finisse par céder. En réalité, en jugeant ainsi, on ne tient pas compte de ces changements moléculaires et on juge la personne de la cinquième année avec les mêmes critères que ceux avec lesquels on jugeait la personne de la première année. « … la vérité est que l’homme de la cinquième année n’est pas celui de la quatrième, de la troisième, de la seconde, de la première etc. »[14]. On n’a pas perçu les changements qui se sont produits de l’homme de la première année à celui de la seconde, puis de la troisième, de la quatrième et enfin de la cinquième ; on n’a perçu que l’événement brutal signalant la fin de la résistance de l’homme de la cinquième année.

Antonio Gramsci en 1935 (Source FONDAZIONE GRAMSCI onlus VIA SEBINO 43a ROMA 00199)

Cependant, la condamnation qui frappera « l’homme d’après » plus sévèrement encore que l’homme d’avant, pour injuste qu’elle puisse paraître, a sa justification lorsqu’elle vise une personne en charge d’un groupe, d’une communauté. « On a formé le principe qu’un capitaine ne doit abandonner le navire naufragé qu’en dernier, quand tout le monde est sauvé, certains vont même jusqu’à affirmer que dans de tels cas le capitaine “doit“ se tuer. Ces affirmations sont moins irrationnelles que ce qui pourrait sembler ». Il se peut que dans certains cas il n’y ait rien de mal à ce que le capitaine se sauve en premier, mais si cela devenait un principe, alors, on perdrait toute garantie que le capitaine fasse bien tout ce qu’il doit faire pour empêcher le naufrage ou pour en réduire au minimum les conséquences dramatiques. Seul le fait de rendre absolu le principe selon lequel le capitaine quitte son navire en dernier, voire meurt avec celui-ci, seul le fait que pour le capitaine ce principe devienne une sorte d’impératif catégorique, autorise la confiance sans laquelle aucune vie collective ne serait possible, autorise le fonctionnement du groupe comme une société. Ainsi, l’injustice dont est victime l’homme d’après « est un fait politique, non moral, il ne dépend pas d’un jugement moral, mais d’un [jugement] de “nécessité“ pour l’avenir, dans le sens où si on ne faisait pas ainsi, des dommages plus importants pourraient advenir : en politique une petite “injustice“ est juste pour en éviter une plus grande etc. »[15].

Gramsci rédige ces « notes autobiographiques » au début de 1933, c’est-à-dire environ cinq ans après sa condamnation en juin 1928. Il traverse alors une très grave crise morale qui l’a poussé à écrire en novembre 1932 à sa femme Giulia qu'il souhaitait qu'elle reprenne sa liberté et qu'elle refasse sa vie sans lui[16] ; il se demande, dans une lettre du 27 février 1933 à Tatiana, si toute son existence n’a pas été une vaste erreur [un dirizzone]. Il sait qu’il a lui-même changé, que l’homme Gramsci de la cinquième année « est une personnalité nouvelle, complètement nouvelle, dans laquelle les années passées ont précisément démoli les freins moraux, les forces de résistance qui caractérisaient l’homme de la première année »[17]. Pourtant, nous dit-il, il sait aussi que, s’il demandait grâce en cette année 1933, il serait condamné par ses camarades plus sévèrement encore qu’il l’aurait été cinq ans plus tôt. Et il sait, enfin, que la condamnation qu’il encourrait aurait, malgré ces changements qui se sont produits en lui, sa raison d’être. Du reste, Gramsci « tiendra » et ne fera jamais de demande de grâce.

Dans ces « Notes », pour expliquer ce qu’il entend par « changements moléculaires », Gramsci fait par ailleurs une comparaison avec le cannibalisme du naufragé. Imaginons, dit-il, un groupe de personnes qui survivent à un naufrage et se sont réfugiées sur une chaloupe. Si, avant le naufrage, on leur avait posé la question : « que choisirais-tu entre devenir cannibale et mourir ? », il est probable que la majeure partie aurait répondu : « plutôt mourir », tant le tabou du cannibalisme est fort. Mais, après quelques jours sur la chaloupe, pour les naufragés mourant de faim, la question n’a plus le même sens et certains n’hésiteront pas à devenir cannibales. « Si Untel (Tizio), dans la plénitude de ses forces physiques et morales est mis devant le choix [« être cannibale ou se tuer »], il y a une [certaine] probabilité qu’il se tue (après s’être convaincu qu’il ne s’agit pas d’une comédie mais de quelque chose de réel, d’une alternative sérieuse) ; mais cette probabilité n’existe plus (ou du moins diminue beaucoup) si Untel se trouve devant le choix après avoir subi un processus moléculaire dans lequel ses forces physiques et morales ont été détruites. »[18]. Un processus « invisible et moléculaire » s’est déroulé au cours duquel les forces psychiques, la capacité de résistance de l’homme d’avant se sont défaites.

La lettre du 6 mars 1933

Dans une lettre du 6 mars à Tatiana, la veille même de la deuxième grave crise d’hémiplégie qui le frappera, Gramsci reprend cette comparaison avec le cannibalisme, d’une manière à la fois plus personnelle et plus développée. C’est en effet à son propre cas que dans cette lettre Gramsci applique la comparaison avec le cannibalisme : « Eh bien, comme je t’ai dit, un changement semblable se produit en moi (le cannibalisme mis à part) »[19]. Quel est exactement le changement qui s’est produit chez les naufragés ? « Entre les deux moments, celui dans lequel l’alternative se présentait comme une pure hypothèse théorique et celui dans lequel l’alternative se présente dans toute la force de la nécessité immédiate, il s’est produit un processus de transformation “moléculaire“, même s’il fut rapide, dans lequel les personnes d’avant ne sont plus les personnes d’après et on ne peut pas dire, sinon du point de vue de l’état civil et de la loi […] qu’il s’agisse des mêmes personnes »[20]. En introduisant ici la notion de « changement moléculaire », Gramsci va bien au-delà du jugement habituel, celui du sens commun, à propos de la situation évoquée, et qui consisterait à dire que c’est l'état de nécessité extrême dans lequel se trouvent plongés les naufragés qui explique leur changement d’attitude à l’égard du tabou du cannibalisme. En réalité, dire que les naufragés se mettent à consommer de la viande humaine parce qu’ils ont faim et n’ont plus le choix, dire qu’ils y sont poussés par l’instinct de survie, n’explique rien. Jusqu’à ce qu’ils cèdent et deviennent cannibales, le tabou faisait obstacle à l’instinct de survie, malgré la faim, malgré la souffrance, malgré la peur ; si l’instinct de survie finit par l’emporter, c’est que les forces de résistance des naufragés ont été détruites pendant le temps qui s’est écoulé depuis le naufrage. Pendant ces quelques jours, des « changements moléculaires » se sont produits qui ont modifié la perception des naufragés, qui ont modifié leur système physique, mental, psychique, leur « personnalité », dit Gramsci, et ces changements moléculaires sont la véritable raison de leur passage à l’acte.

Le Radeau de la Méduse (Géricault, 1819)

D’où ressort un aspect important de ce qu’entend Gramsci par « changements moléculaires » : ceux-ci ne renvoient pas simplement aux plus petits changements qui se produisent dans le temps, aux plus petites unités de changement considérées « diachroniquement » ; il s’agit également des changements multiples qui se produisent « synchroniquement » sur l’ensemble indénombrable des facteurs déterminant le système mental, la « personnalité » des naufragés. « Le plus grave, poursuit Gramsci, est que dans ces cas la personnalité se dédouble : une partie observe le processus, l’autre partie le subit, mais la partie observatrice (tant que cette partie existe, cela signifie qu’il y a un auto-contrôle et la possibilité de se reprendre) sent la précarité de sa propre position, c’est-à-dire qu’elle prévoit qu’un point sera atteint où sa fonction disparaîtra, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d’auto-contrôle, mais que la personnalité entière sera engloutie par un nouvel “individu“ avec des impulsions, des initiatives, des façons de penser différentes des précédents. Eh bien, je me trouve dans cette situation. Je ne sais pas ce qui pourra rester de moi après la fin du processus de changement que je sens se développer »[21].

Gramsci se savait malade, fragile, les maux dont il souffrait - maux de tête, insomnies, problèmes digestifs, perte de dents, difficulté à s’alimenter – allaient en s’aggravant ; il sentait ses forces décliner et le trahir. Du reste, comme on l’a dit plus haut, le lendemain de la lettre à Tatiana sur le cannibalisme, il devait être frappé de sa deuxième crise d’hémiplégie, plus grave que la première, celle de l’été 1931, et dont il ne se remettra qu’après plusieurs jours de délire. Il sentait certainement sa résolution vaciller et pouvait en toute bonne foi se demander s'il ne risquait pas, à partir d’un certain stade, de devenir manipulable par ceux qui faisaient pression sur lui, simplement parce qu’il serait devenu un « nouvel individu », pour lequel tout ce qui jusque là, dans l’homme d’avant, donnait sens à ses résolutions, par exemple à son refus de faire une demande de grâce, n’existait plus, ou, mieux, n’existait pas.

Un autre élément important lié à la notion de « changement moléculaire » apparaît ainsi : ce moment où l’homme d’avant cesse d’exister et devient l’homme d’après, ne peut pas être fixé ; tant que Gramsci aura des forces, il résistera et sa propre capacité à s’observer fera partie de ses forces de résistance, celles de « l’auto-contrôle » ; lorsqu’il cédera, le Gramsci qu’il est encore et qui observe le déclin de ses forces, n’existera plus et la question du « quand » n’aura pas de sens pour le Gramsci d’après. Tant que le naufragé dispose de forces physiques et mentales suffisantes, il refuse le cannibalisme au nom du tabou qu’il représente, c’est-à-dire de « l’auto-contrôle » qu’il est toujours en mesure d’exercer ; une fois qu’il a cédé, celui qu’il était avant n’existe plus et la question du « quand » n’a pas de sens pour le naufragé d’après, c’est-à-dire le naufragé cannibale.

Enfin, explique Gramsci, le schéma ainsi illustré à travers son aventure personnelle et la comparaison avec le cannibalisme, « peut [aussi] être considéré comme collectif »[22].

Telles sont donc les caractéristiques du moléculaire : des changements invisibles, inconscients, qui se révèlent à l’occasion d’un événement, d’une crise, mais sans que cet événement permette de les dater ; on ne sait pas quand ces changements ont réellement commencé. Par ailleurs, ces changements concernent l’ensemble des facteurs déterminant un certain système, qu’il s’agisse de la « personnalité » dans le cas des individus, ou d’un groupe social, d’une communauté.

La « crise »

A peu près au moment où il écrit ces « Notes autobiographiques », Gramsci, au § 5 du même Cahier 15, réfléchit à la crise de 1929, alors en cours. Il refuse par anticipation toute définition univoque de cette crise, qui la réduirait à un événement et à un seul facteur : la crise de 1929 n’est pas seulement le krach et le « jeudi noir », elle n’est pas seulement la série de faillites du mois d’octobre 1929, elle n’est pas seulement une crise économique ; « Il s’agit d’un procès qui a de nombreuses manifestations et dans lequel causes et effets se compliquent et se chevauchent. Simplifier signifie dénaturer et falsifier. Donc : processus complexe, comme dans beaucoup d’autres phénomènes, et non “fait“ unique qui se répète sous des formes diverses par une cause et une origine unique »[23]. La crise n’est pas due seulement aux échanges d’actions qui ont eu lieu à tel moment, et qui, en eux-mêmes, constituent autant de changements moléculaires, elle est due à l’ensemble des changements moléculaires qui ont affecté, non seulement les échanges boursiers, mais les systèmes de production, et, au-delà, les communautés entières, dans tous leurs aspects. De multiples facteurs influent les uns sur les autres, se déterminent les uns les autres, « se chevauchent », « s’équilibrent » et « s’immunisent », et, à un certain moment du processus global, des déséquilibres se produisent, lesquels provoquent des « événements » qui, selon leur gravité, seront appelés « crises ». Réduire une « crise » à l’événement qui a révélé le déséquilibre, est une simplification qui dénature le processus en cours. Et on ne saurait dater une crise : « … le développement du capitalisme a été une “crise continue“, si on peut dire ainsi, c’est-à-dire un mouvement très rapide d’éléments qui s’équilibraient et s’immunisaient »[24].

Là encore peut être faite la comparaison avec les phénomènes linguistiques : on ne peut pas dire que l’italien comme « langue nationale » commence, ou naît, à partir du moment où il est indiqué dans la constitution de l’État italien qu’il est la langue nationale ; on ne peut même pas dire qu’il soit né avec la Divine Comédie, car Dante s’est lui-même inspiré de langues ayant déjà une portée dépassant leur aire de formation. L’histoire de la langue nationale italienne comporte des événements, par exemple la publication de dictionnaires (les différentes versions du dictionnaire de la Crusca), mais ceux-ci ne fixent pas dans le temps la naissance de l’italien. Assimiler cette naissance à un événement reviendrait à ne prendre en compte que quelques facteurs particuliers dans l'apparition de l’italien comme langue nationale : les débats de la Crusca, le lexique…, mais ce serait oublier tout ce qui est entré en jeu dans la formation de cette langue, c’est-à-dire ce que Gramsci appelle la constitution d’un « conformisme linguistique », fait de rencontres, d’échanges innombrables, d’influences, etc., bref, de toute la vie sociale, de tout ce qui relève du « moléculaire ».

Il en va de même pour la crise. Elle caractérise un état social, économique, politique ; cet état peut être décrit, mais sa complexité est immense car un nombre infini de facteurs divers interviennent. On peut même dire, sans doute, que toute description en est une simplification et donc une dénaturation ; la dénaturation correspondant à l’approche idéologique.

Le moteur profond de l’historicité, chez Gramsci, est cette sorte d’ « élan vital », pour reprendre l’expression de Bergson, en l'occurrence cette sorte d'énergie collective dont le modèle de description est le mouvement de transformation propre aux langues. L’historicisme de Gramsci, ce qu’il revendique comme étant un « historicisme absolu », et qui trouve son expression dans la « philosophie de la praxis », se construit ainsi sur un paradigme néolinguistique, dans lequel joue l’héritage crocien, l’idée que le langage est d’abord un acte d’expression, un geste expressif qui ne peut jamais être le même. D’où la mouvance essentielle du matériau linguistique, ses transformations, qui s’ordonnent dans la durée, selon les normes de la linguistique spatiale ou géographique de Bartoli, par la formation de « conformismes linguistiques », lesquels constituent des idiomes, des dialectes et, dans certaines circonstances auxquelles Gramsci n'a cessé de réfléchir, des « langues nationales ». Bref, le langage est, de part en part, historique.

C’est sur ce même modèle que les communautés humaines, quelles qu’elles soient, quelles que soient leurs caractéristiques, sont historiques : la même mouvance fondamentale constitue le coeur de leur historicité. Tout, sauf cette mouvance même, naît, se développe et disparaît ; il n’existe pas de société immobile, il n’existe pas de de groupe humain immobile.

  1. Appunti di Glottologia 1912-1913:un corso universitario di Matteo Bartoli redatto da Antonio Gramsci, a cura di Giancarlo Schirru, Istituto della Enciclopedia italiana fondata da Giovanni Trecani, 2016
  2. Cahiers de prison, 29]
  3. ibid., § 2
  4. ibid.
  5. ibid.
  6. ibid.
  7. ibid.
  8. ibid.
  9. ibid., § 1
  10. Sur le rapport de Gramsci au Cours de linguistique générale, et en particulier sur le rôle joué par les linguistes russes, voir : Alessandro Carlucci, « Gramsci and the "Cours de linguistique générale" », Cahiers Ferdinand de Saussure, No. 64 (2011), pp. 27-48
  11. Voir : Claudio Natoli, « Gramsci in carcere : le campagne per la liberazione, il partito, l'internazionale (1932-1933) », Studi storici, 1995, n° 2
  12. Cahier de prison, 15, § 9
  13. ibid.
  14. ibid.
  15. ibid.
  16. Lettre à Tatiana du 14 novembre 1932
  17. Cahier 15, § 9
  18. ibid.
  19. Lettre à Tatiana du 6 mars 1933
  20. ibid.
  21. ibid.
  22. ibid.
  23. Cahiers de prison, 15, § 5
  24. ibid.