Pour plus d'informations, voir Une Gramscipedia

Les conseils d'usine et « l'ordinovisme »

De Gramscipedia
Révision datée du 26 décembre 2020 à 15:54 par Gustofango (discussion | contributions)
(diff) ← Version précédente | Voir la version actuelle (diff) | Version suivante → (diff)
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Voir l'ensemble des pages

En août 1920, dans un article intitulé « Le programme de L'Ordine Nuovo.[1] », Gramsci pose la question qui, à ses yeux, constitue la raison d’être de la revue qu’il a créée un an plus tôt avec Angelo Tasca, Palmiro Togliatti et Umberto Terracini : « Existe-t-il en Italie, comme institution de la classe ouvrière, quelque chose qui puisse être comparé au Soviet, qui participe de sa nature ? […] le Soviet est la forme d’autogouvernement des masses ouvrières ; existe-t-il un germe, une velléité, une [approche] timide de gouvernement des Soviets en Italie, à Turin ? […] Oui, il existe en Italie, à Turin, un germe de gouvernement ouvrier, un germe de Soviet ; c’est la commission interne... »

Le premier numéro de L'Ordine Nuovo, 1er mai 1919 (source Wikipedia)

La question ainsi posée par Gramsci et la réponse qu'il avance vont être au centre des discussions très âpres qui auront lieu entre les principaux courants du mouvement ouvrier italien. C’est à travers la réponse à cette question que Gramsci va développer sa réflexion sur les « conseils d’usine », rompant au passage avec le courant majoritaire du PSI – les « maximalistes » - mais aussi avec Tasca, puis avec Bordiga, et engageant une démarche d’emblée originale, qu’il portera aussi loin que ses forces le lui permettront, d’abord dans son activité politique proprement dite, en particulier avec les dites « Thèses de Lyon », puis dans les Cahiers de prison.

La conception « ordinoviste » : les « conseils d’usine »

Les « commissions internes »

Le « germe de soviet » en Italie, affirme Gramsci, est donc la « commission interne ». Celle-ci est apparue en 1896, comme une revendication de représentation directe sur leur lieu de travail des ouvriers sidérurgistes de Milan. L’idée s’est ensuite répandue sans débouchés concrets avant l’accord signé entre l'entreprise « l’Italia » et la FIOM en octobre 1906 où elle prend la forme d’une structure de cinq membres élus pour trois ans au sein de l’entreprise et destinée à être le premier interlocuteur de la direction lors des divers conflits pouvant apparaître dans les ateliers. Les commissions, en tant que structures permanentes, disparaîtront rapidement devant l’hostilité constante du patronat. Paolo Spriano, qui en a fait l’histoire [2], écrit que « … leur dynamique semble se mouvoir entre ces deux pôles opposés : d’un côté, un organe qui est l’expression de la poussée venue d’en bas, éventuellement en désaccord avec le syndicat […], de l’autre une expression, sur le lieu de travail, du compromis atteint entre entrepreneurs et syndicalistes lors de leurs négociations. » [3].

Les commissions internes renaissent pendant la guerre, sous la forme de structures temporaires de représentation des travailleurs dans l’entreprise, apparaissant à l’occasion des conflits qui se multiplient pendant cette période d’intensification de la production. A partir de 1916, à Turin, et alors qu'augmentent les tensions dues aux rythmes de travail et à la discipline militaire, les commissions tendent à devenir permanentes et sont de plus en plus tolérées par le patronat [4]. La revendication de la reconnaissance officielle des commissions internes sera mise à l’ordre du jour du congrès national de la FIOM dès octobre 1918 et aboutira à l’accord signé à Milan le 20 février 1919, dans lequel, explique Spriano, « est reconnu de manière explicite pour la première fois le droit des ouvriers d’un établissement à avoir une représentation interne, une commission – en général de cinq membres – dont la charge dure un an, élue par "l’assemblée générale des ouvriers fédérés" [c’est-à-dire organisés syndicalement] et qui est l’intermédiaire de confiance mandaté, dans l’usine, par la Fédération des métallurgistes [la FIOM] » [5]

La question des rapports de la commission interne avec les syndicats devient rapidement un élément récurrent des discussions au sein du mouvement ouvrier italien. La commission est-elle un relais du syndicat ? Se substitue-t’elle à lui ? Laquelle des deux structures est la plus représentative ?

Au moment où naît L’ordine Nuovo, en mai 1919, la situation est ainsi décrite par Spriano : la commission interne est « un organisme, longtemps réclamé et revendiqué par les travailleurs, qui apparaît encore, cependant, peu démocratique et représentatif (le choix des membres de la Commission interne est fait en pratique par la FIOM, les modes d’élection sont rudimentaires, circonscrits à une assemblée désordonnée […] l’électorat est restreint aux "inscrits" syndiqués), qui suit la voie tracée par les accords syndicaux et qui, en outre, n’est pas lié à l’organisation productive, aux secteurs de l’usine, mais renvoie, de manière générique, à l’ensemble des personnels ouvriers. De sorte que le profond besoin d’un organisme autonome et démocratique que les ouvriers manifestent reste inexprimé et non assouvi. » [6]

En juin 1919, dans un éditorial intitulé « Démocratie ouvrière », Gramsci élargit le débat et aborde directement la question de fond, celle du caractère « révolutionnaire » des commissions internes, lesquelles, affirme-t-il, doivent être considérées comme les briques de la construction du futur État socialiste.

"Democrazia operaia", ON, 21 juin 1919 [7]

L’article signe le « coup d’État rédactionnel » que Gramsci, comme il le dira un an plus tard [8], a mené, avec Togliatti et Terracini, contre Tasca, pour imposer une nouvelle ligne à L’Ordine Nuovo. Tasca, en créant la revue avec ses camarades, voulait publier une « revue de culture socialiste », dont la ligne politique générale devait être celle du Parti socialiste italien (PSI), et consacrée exclusivement aux questions culturelles ; Gramsci, quant à lui, veut imposer sa grande idée : celle d’une organisation de la « classe travailleuse » - c’est-à-dire non seulement les ouvriers d’usine, mais également les autres catégories de travailleurs telles que les paysans, les artisans, les petits employés - reposant sur une structure de base, ouvrière, les commissions internes, transformées en « soviets ». « Un problème obsédant, commence Gramsci, s’impose aujourd’hui à tout socialiste qui éprouve vivement le sens de la responsabilité historique qui incombe à la classe des travailleurs et au parti qui représente la conscience critique et agissante de la mission de cette classe. Comment maîtriser les immenses forces sociales que la guerre a déchaînées ? Comment les discipliner et leur donner une forme politique qui ait en elle-même la force de se développer normalement, de s’unifier de manière continue, jusqu’à devenir l’ossature de l’État socialiste dans lequel s’incarnera la dictature du prolétariat ? » [9]

Et il continue : « L’État socialiste existe déjà potentiellement dans les organismes de vie sociale caractéristiques de la classe travailleuse exploitée. Relier entre eux ces organismes, les coordonner et les organiser en une hiérarchie de compétences et de pouvoirs, les centraliser fortement, tout en respectant les nécessaires autonomies et articulations, cela signifie créer dès maintenant une véritable démocratie ouvrière s’opposant de manière efficace et active à l’État bourgeois, préparée dès maintenant à remplacer l’État bourgeois dans toutes ses fonctions essentielles de gestion et de maîtrise du patrimoine national » [10].

Gramsci décrit alors une construction très articulée de structures liées entre elles, s’emboîtant à partir de la commission interne, dans un vaste système de « démocratie ouvrière ».

Le mouvement ouvrier, explique-t-il, est dirigé par le parti socialiste et la CGL, mais, pour la grande masse des travailleurs, il s’agit d’une influence éprouvée indirectement, qui s’exerce par le biais du prestige des organisations, quelquefois par des consignes autoritaires, voire par l’inertie même des masses. Toujours est-il que cette influence s’étend désormais, dans la situation de l’Italie de l’après-guerre, à des éléments qui, jusque là, restaient à l’écart. La tâche des communistes est de rassembler, de coordonner ces éléments, ces mouvements, de leur donner « une forme politique permanente », à travers laquelle le prolétariat s’éduquera lui-même et prendra conscience de la mission qui est la sienne, en tant que classe qui a vocation à gouverner la société entière.

Le parti, le syndicat, ne se confondront jamais avec le futur État socialiste, comme le montre le fait qu’en URSS, ils continuent à exister indépendamment de l’État, pour soutenir et animer celui-ci, et pour contrôler l’avancée de la construction de l’État socialiste. Le parti ne peut jouer ce rôle que s’il reste une structure organisée de manière très stricte et composée uniquement de militants éprouvés et triés sur le volet. Mais la vie sociale des travailleurs s’exprime, en dehors du parti, à travers tout un ensemble d’activités diverses. Gramsci, ici, n’a pas besoin de préciser lesquelles, car elles appartiennent à l’expérience de chaque travailleur, dans l’usine et dans son quartier ou son village, depuis les activités de secours et de solidarité ou d’éducation populaire, jusqu’à celles de divertissement. Gramsci cite les trois éléments autour desquels ces activités peuvent être rassemblées et coordonnées : les commissions internes sur le lieu de travail ; les cercles socialistes dans les quartiers ; les communautés paysannes au village. C’est sur ces éléments que le parti doit s’appuyer pour conduire son travail d’organisation des masses, tout particulièrement sur cette structure typiquement italienne, les commissions internes, qui « sont des organes de démocratie ouvrière qu’il s’agit de libérer des limites imposées par les entrepreneurs ».

Les commissions internes, explique Gramsci, exercent, au moment où il écrit, une fonction d’arbitrage et de discipline et limitent, par là, le pouvoir du capitaliste. Il s’agit de les développer de manière à ce qu’elles aillent bien au-delà de ces fonctions purement défensives, et deviennent de véritables organes de pouvoir ouvrier qui « remplace[nt] le capitaliste dans toutes ses fonctions utiles de direction et d’administration ». Dès maintenant, les ouvriers devraient élire des assemblées de délégués et réclamer que le pouvoir au sein des ateliers soit confié à ces assemblées. Le mot d’ordre, « tout le pouvoir de l’atelier aux comités d’atelier », devrait ainsi être coordonné, par les communistes, au mot d’ordre général : « Tout le pouvoir de l’État aux Conseils ouvriers et paysans ».

Quant aux cercles socialistes, leur mission devrait être en premier lieu de recenser toutes les forces ouvrières dans leur quartier et de devenir le siège d’un conseil de quartier des délégués d’atelier, le centre autour duquel se rassemblent « toutes les énergies prolétaires du quartier ».

Cette organisation pourrait se faire selon des modalités électorales variées, déterminées par la taille des ateliers et l’inventivité des électeurs, à savoir, en premier lieu, les ouvriers des ateliers. Un critère général pourrait être retenu : « un délégué pour 15 ouvriers répartis par catégorie (comme cela se fait dans les ateliers anglais), en arrivant, par élections graduelles, à un comité de délégués d’usine qui comprenne des représentants de tout l’ensemble du travail (ouvriers, employés, techniciens) ».

Le comité de quartier devrait, quant à lui, faire leur place aux autres catégories de travailleurs habitant le quartier, c’est-à-dire, cite Gramsci, les domestiques, les voituriers, les contrôleurs de tram, les cheminots, les balayeurs, les employés, les particuliers (les privati), les vendeurs… Le comité de quartier serait ainsi une « émanation » de tous les travailleurs du quartier, leur représentation légitime et donc ayant l’autorité nécessaire pour faire respecter une discipline politique et des mots d’ordre ou des « directives » tels que la cessation immédiate et globale de tout travail dans l’ensemble du quartier, directives émanant de la vraie direction politique du mouvement ouvrier, c’est-à-dire le parti.

Pour parfaire le schéma, Gramsci indique enfin que « les comités de quartier s’élargiraient en commissariats urbains, contrôlés et disciplinés par le Parti socialiste et les fédérations de métiers »

Cette organisation serrée devrait être mise en place également pour les paysans et on aboutirait ainsi à la « forme » politique que Gramsci rêve de donner aux forces populaires dispersées. Il s’agit en réalité d’une véritable « armée » populaire, dans laquelle les « masses » seraient « encadrées » « jusqu’au dernier homme », dont chaque usine constituerait un « régiment », « avec ses caporaux, ses services de liaison, avec ses officiers, son état major », mais une armée dont l’encadrement serait élu et non imposé de manière autoritaire. La discipline stricte qu'évoque Gramsci serait, en somme, librement consentie.

A ce stade de sa réflexion, on voit que Gramsci s’efforce d’insérer sans heurts son vaste plan dans les structures classiques du mouvement ouvrier : les syndicats – la FIOM, la CGL – traditionnellement organisés par « métiers », par « branches » et « le Parti » - le PSI – restent les pilotes en dernière instance.

Cependant, la réflexion de Gramsci s’appuie sur la constatation que la commission interne remplit une fonction que les syndicats n’assurent pas, du fait même de leur organisation en métiers : les syndicats ne sont pas présents dans les usines et ne sont pas en mesure de jouer un véritable rôle dans les nombreux conflits qui naissent au sein même des ateliers. Les syndicats ont leur siège et leurs activités dans les Bourses du travail, hors des usines et c’est cette éloignement de l’usine qui rend, dans celle-ci, les commissions internes proprement incontournables.

Deux éléments apparaissent, ici, essentiels dans la réflexion de Gramsci : le fait que l’usine, l’atelier, devient le foyer du mouvement, des luttes de la classe ouvrière pour le socialisme, et le caractère dynamique que prend la « démocratie ouvrière » qu’il décrit : à mesure qu’elle se constitue, qu’elle se met en place, elle est animée, nourrie par l’expérience et l’apprentissage de leurs rôles divers, de leurs fonctions sociales et politiques, que font par eux-mêmes les travailleurs, et au premier chef les ouvriers, devenant ainsi, dans le cadre d’un processus, une classe consciente d’elle-même. La minutie avec laquelle Gramsci présente son projet, le soin du détail et de l’articulation, peuvent donner à l’ensemble un aspect quelque peu bureaucratique et abstrait, mais il s’agit bien essentiellement, dans son esprit, d’un processus.

Cette « démocratie ouvrière » est ce que Gramsci entend par « dictature du prolétariat », notion dont il dit qu’elle « doit cesser d’être seulement une formule, une occasion pour faire étalage de phraséologie révolutionnaire ». La « dictature du prolétariat », telle qu'il l’entend, n’est donc pas tant un régime institutionnel particulier, avec sa structure coercitive, que, fondamentalement, un processus révolutionnaire, qui naît dans la lutte politique du prolétariat indépendamment de la question de la prise du pouvoir, qui se développe selon une logique autonome et dont précisément la prise du pouvoir, par l’insurrection, et le remplacement des institutions bourgeoises par des institutions « prolétariennes », n’est qu’une étape particulière, un moment spécifique. La mise en place de la « dictature du prolétariat » telle que la conçoit Gramsci, n’est pas conditionnée par cette étape, par ce moment spécifique, c’est elle au contraire qui les rend possibles. Et Gramsci, par là, se détache d’un coup de la conception implicite qu’ont du processus révolutionnaire ses amis, ses compagnons de lutte et ses adversaires.

Cette démarche originale est encore confirmée, au même moment, par l’intervention que fait Gramsci le 24 juin devant la section socialiste de Turin : « … pour que la révolution, de simple fait physiologique et matériel, devienne acte politique et soit le commencement d’une ère nouvelle, il est nécessaire qu’elle s’incorpore à un pouvoir déjà existant, dont le développement est entravé et comprimé par les institutions de l’ordre ancien. Ce pouvoir prolétaire doit être une émanation directe, disciplinée et systématique, des masses travailleuses, ouvrières et paysannes. Il est donc nécessaire d’instaurer une forme d’organisation qui absorbe et discipline de manière permanente les masses ouvrières : les éléments de cette organisation doivent être cherchés dans les commissions internes d’usine, selon les expériences des révolutions russe et hongroise, et selon les expériences prérévolutionnaires des masses travailleuses anglaises et américaines, qui, à travers la pratique des comités d’usine, ont entamé cette éducation révolutionnaire et ce changement de psychologie qui, selon Karl Marx, doivent être considérés comme le symptôme le plus prometteur du rapprochement de la réalisation communiste. » [11].

Le point décisif sur lequel va se focaliser la discussion, cependant, n’est pas directement le principe dynamique sur lequel Gramsci fonde sa démarche, mais la question de savoir qui va voter pour élire les délégués composant la commission interne. Les « ordinovistes » soutiennent, en effet, que tous les ouvriers de l’atelier doivent participer au vote : non seulement les ouvriers syndiqués, mais également les ouvriers « désorganisés », les non-syndiqués. La revue de Gramsci publie deux articles au cours de l’été 1919, l’un d’Ottavio Pastore, l’autre d'Andrea Viglongo, qui insistent sur ce point : c’est par là que les commissions internes peuvent être « une émanation directe » des ouvriers de l’atelier, et c’est par là qu’elle peuvent acquérir l’indépendance et l’autorité nécessaire pour prendre la place du capitaliste : « La commission interne, écrit Viglongo, ne doit pas avoir pour seule mission d’assurer la discipline parmi les producteurs, mais également de préparer le remplacement, dans la gestion des usines, des capitalistes par les travailleurs. Le gouvernement du prolétariat ne peut pas signifier [la] dictature d’une partie du prolétariat. Tous les travailleurs, et non pas seulement les organisés, doivent participer au gouvernement de la république des soviets » [12]

Une semaine après la parution de l’article de Viglongo, les ouvriers de la Fiat Brevetti, syndiqués et non-syndiqués, élisent la première commission interne qui revêt la forme du « conseil d’usine » voulu par les ordinovistes.

Viglongo, dans son article, emploie un terme qui, à lui seul résume la démarche de Gramsci : il parle des « producteurs ». Le prolétaire, pour Gramsci, se définit avant tout en tant que producteur. Ce qui condamne le capitalisme, c’est précisément le fait que l’exploitation de l’ouvrier, du prolétaire, entrave la dynamique constitutive de l’existence même du prolétaire, à savoir sa vocation de producteur. C’est par là également que le petit paysan, le paysan pauvre, en particulier le bracciante du sud de l’Italie, est l’allié naturel du prolétaire : lui aussi est un producteur. Cette conception du prolétariat comme classe de « producteurs » est au principe de toute la démarche de Gramsci telle qu’elle se développe à travers la question, débattue dès l’été 1919, des rapports de la commission interne avec les syndicats, puis, plus tard, au moment des « Thèses de Lyon », à travers la question de la conception du parti, non pas comme « organe » de la classe ouvrière, mais comme « partie » de celle-ci.

Le mouvement ouvrier italien face aux « Conseils d’usine »

La méfiance du PSI et des syndicats à l’égard des conseils

Le développement des commissions internes, leur réapparition et la question de leur reconnaissance s’imposent à tous au sein du mouvement ouvrier et sont à l’ordre du jour du congrès national de la FIOM en octobre 1918. L’accord signé à Milan en février 1919 acte, pour la première fois, la reconnaissance, par le patronat du droit des ouvriers à avoir une représentation à l’intérieur de l’usine. Avec des limites assez étroites : la commission comprend cinq membres élus pour un an par les seuls ouvriers « organisés » - c’est-à-dire syndiqués - et est clairement considérée comme un simple relais de la FIOM au sein de l’usine.

Les rapports entre parti et syndicat - dirigés par les « maximalistes » - avaient été formalisés en septembre 1918 par une convention passée entre la CGL et le PSI, indiquant que « la conduite du mouvement politique revenait au parti et celle du mouvement économique à la CGL » [13]. La position ordinoviste, exprimée publiquement dans l’éditorial de Gramsci, Democrazia operaia, rompt avec cette position officielle.

Cependant, le mouvement se développe : à l’automne 1919, les commissions internes représentent déjà plus de 30 000 ouvriers de la métallurgie dans 15 entreprises et elles impliqueront jusqu’à 50 000 ouvriers et une trentaine d’entreprises. La question centrale dans le débat au sein du mouvement ouvrier devient celle du rapport des commissions internes avec le syndicat ; en effet, la démarche de Gramsci, qui posait la question de qui dirige l’entreprise, ne mettait pas en cause seulement le pouvoir patronal, mais aussi le pouvoir syndical [14].

A l’automne 1919, les « ordinovistes » prennent le contrôle de la FIOM à Turin.

Les « Conseils » - c’est ainsi que sont rebaptisées les commissions internes – sont désormais au centre de toutes les discussions dans la presse socialiste : du Soviet, la revue de Bordiga, aile « gauche » du PSI, à Comunismo, la revue pilotée par Serrati, le secrétaire « maximaliste » du parti, en passant par la revue de la CGL, Battaglie sindacali et L’Avanti!, principal quotidien du parti [15].

La tonalité générale est hostile. On reproche aux jeunes turinois d’être des intellectuels qui ne savent rien de la vie dans les ateliers et raisonnent de manière abstraite sur la révolution et les luttes ouvrières. Serrati, dans Comunismo, estime que la démarche ordinoviste revient à « proclamer la capacité révolutionnaire de la masse amorphe » en écartant le « mouvement organisé qui est le noyau de la société future » [16].

Cette hostilité prendra un caractère politique concret à l’occasion de la « grève des pendules » en avril 1919 à Turin. L’Avanti! refuse de publier le manifeste de la section socialiste de Turin qui appelle à la solidarité de tous les travailleurs dans le pays avec les grévistes ; du Conseil national du parti, qui, alors qu’il devait se réunir à Turin, est déplacé à Milan [17], se dégage une ligne visant à appuyer la CGL dans sa volonté de mettre fin au mouvement avant qu’il ne devienne incontrôlable, en privilégiant la médiation du gouvernement dans la négociation avec les patrons.

C’est ce qui conduira Gramsci à écrire Per un rinnovamento del Partito socialista (Pour un renouvellement du Parti socialiste), texte de la motion votée par la section socialiste de Turin et présentée au conseil national de Milan - qui le refusera - publié, enfin, dans L’Ordine nuovo du 8 mai 1920. Le texte de Gramsci sera approuvé par Lénine lors du IIe Congrès de l’Internationale communiste, en juillet 1920, mettant dans l’embarras les délégués italiens, qui protesteront vivement. Le débat va prendre alors une dimension personnelle, à travers l’affrontement public de Gramsci et Tasca, ce dernier se faisant le défenseur de la position « officielle » du parti et de la CGL et critiquant dans ses principes mêmes la réflexion de son ancien ami et protégé.

Le conflit Tasca-Gramsci

Tasca concevait L’Ordine Nuovo comme une Rassegna di cultura, une sorte de « passage en revue » d’informations culturelles, à visée éducative, destinée principalement aux jeunes socialistes. Dans son esprit, la nouvelle revue n’avait pas vocation à entrer directement dans l’action politique, laquelle, à ses yeux, relevait exclusivement de l’instance qui en était officiellement chargée, à savoir le parti socialiste.

Gramsci, pour sa part, on l’a vu, entendait consacrer la revue à la question des soviets et de la forme que ceux-ci pouvaient prendre en Italie.

Tasca, après le « coup d’État rédactionnel » mené contre lui à l’été 1919, après la « grève des pendules » d’avril 1920 et le Conseil national du PSI à Milan, situe, lui aussi, son opposition à Gramsci, sur ce même terrain, celui des soviets « italiens ».

Dans un rapport présenté en mai 1920 devant la bourse du travail de Turin, il énonce ses doutes sur la démarche de Gramsci et de ses camarades ordinovistes et défend l’organisation syndicale contre les critiques formulées dans la revue. Selon Spriano, le rapport de Tasca « vise à réinsérer le mouvement conseilliste dans la sphère du syndicat, de sa tutelle, de sa direction » [18]. Spriano ajoute que l’intervention de Tasca « s’insère dans une manœuvre de congrès des dirigeants réformistes qui, de fait, réussiront à conserver, cette fois, grâce également à l’appui du rapporteur [Tasca], une représentation importante à la Commission exécutive de la Bourse du travail, au contraire de celle de la section de la FIOM, définitivement conquise par le mouvement des Conseils » [19]. Salvatore Talia, dans La questione sindacale nell'"Ordine Nuovo" [20], précise que le rapport de Tasca se terminait par une motion, énonçant la subordination du conseil au syndicat - « … le conseil n’est que l’expression de l’activité syndicale sur le lieu de travail et le syndicat l’organe d’ensemble qui regroupe les conseils par branche de production, en en coordonnant et en disciplinant l’action » [21]. La motion fut adoptée et Tasca élu secrétaire de la Bourse du travail.

Le débat se déroule alors dans L’Ordine Nuovo. Gramsci affirmera que le rapport de Tasca a ruiné en quelques heures le travail mené par la revue depuis un an. Tasca, dans son article "Polemiche sul programma dell’ Ordine Nuovo" (« Polémiques sur le programme de L'Ordine Nuovo »), répondra en contestant que les commissions internes puissent jouer le rôle de « soviets » ; ceux-ci, à ses yeux, sont plutôt à chercher du côté des « Conseils ouvriers et paysans », structures dont les membres s’engagent volontairement, car c’est seulement ce statut fondé sur l’engagement volontaire qui peut déboucher sur un État socialiste. En d’autres termes, si les soviets, ne se confondent pas avec le parti lui-même, ils en sont, à ses yeux, une émanation et ils doivent être pilotés par lui.

Les commissions internes, les « conseils d’usine », comme on commence à les appeler, ne sont que l’un des éléments qui rendront possible la constitution de véritables soviets. Leur rôle est d’abord d’établir un lien entre les organisations - le syndicat et le parti - et les « masses ». Tasca est bien conscient de ce que les organisations, absentes des ateliers, du lieu de travail, ont besoin d’un tel lien ; il partage le constat de ceux avec qui il a fondé L’Ordine Nuovo sur le fait que les directions syndicales, isolées dans les bourses du travail, sont coupées des masses, et qu’elles se sont « fonctionnarisées ». Comme l’écrit Gramsci dans un article d’octobre 1919, « les ouvriers sentent que “leur“ organisation dans son ensemble est devenue un appareil si énorme qu’il a fini par obéir à ses propres lois […] Ils sentent que, y compris dans leur propre maison, qu’ils ont construite avec ténacité, par de patients efforts, avec pour ciment le sang et les larmes, la machine écrase l’homme, le fonctionnarisme stérilise l’esprit créateur et le dilettantisme banal et verbeux essaie en vain de cacher l’absence de concepts précis sur les nécessités de la production et l’incompréhension de la psychologie des masses prolétaires » [22].

il faut donc, admet Tasca, « … reconnaître la nécessité que l’organisation syndicale puisse à tout moment atteindre les masses, en sentir le pouls, les trouver désireuses de collaborer et spontanément disciplinées. Les commissaires de secteurs sur le lieu de travail et réunis dans les assemblées d’usines et [les assemblées] générales sont des instruments essentiels pour une telle fonction ». Mais, ajoute-t-il, il est « également nécessaire que la responsabilité des mouvements, leur direction, leur encadrement restent à l’organisation syndicale, d’où [le fait que], à côté de l’assemblée des commissaires, le Conseil général de la Fédération ou du Syndicat, formé des bureaux [syndicaux] d’usine et des délégués, moins nombreux, davantage sélectionnés, pourrait apporter, à chaque mouvement, si nécessaire, son propre critère, spécifique, sur l’organisation. » [23]

Les conseils d’usine constituent, en somme, un échelon indispensable entre les ouvriers, sur leur lieu de travail, et les organisations syndicales, qui mènent leurs analyses et prennent leurs décisions depuis la Bourse du travail. Tasca compte sur les commissions internes devenues les conseils d’usine pour redonner aux syndicats l’énergie qu’ils ont perdue, à partir du lien qu’elles permettent de tisser avec les masses. Cependant, il n’est pas question, dans son esprit, qu’elles débouchent sur le développement de nouvelles structures qui viendraient prendre la place des anciennes ; elles constituent un échelon indispensable, mais qui doit rester subordonné.

Tasca se fait ainsi, au sein même de la revue, le porte-parole des directions syndicales et du courant majoritaire à la tête du PSI, qui n’ont accepté les conseils d’usine qu’avec réticence et sous la réserve qu’ils soient mis au service des structures syndicales et politiques existantes.

Contrairement à ce que prétend Gramsci, affirme-t-il, les conseils d’usine ne sont pas déjà, en eux-mêmes, un élément de « l’État ouvrier ». Plus on met en avant leur « valeur sociale », comme le font les ordinovistes, et moins on peut les considérer comme une préfiguration de l’État communiste. La « valeur sociale » des conseils renvoie au fait qu’ils sont la représentation directe de l’atelier. Or, aux yeux de Tasca, c’est précisément pour cette raison qu’on ne peut pas les confondre avec « l’État communiste » : les soviets qui forment celui-ci sont, certes, des « conseils ouvriers », mais pas au sens des conseils d’usine de Gramsci. Les soviets tels que les conçoit Tasca sont des comités formés d’ouvriers et de paysans – donc qui ne sont pas une émanation directe de l’atelier – à partir d’une démarche d’engagement volontaire de la part de ceux qui en sont membres : ce sont des assemblées de militants et cela seul, aux yeux de Tasca, leur donne la capacité de former un gouvernement « communiste ». En extrapolant, on dira que, pour Tasca, les conseils au sens où l’entend Gramsci n’ont pas, et ne peuvent pas avoir, de « volonté » propre ; ils représentent le côté « objectif » du mouvement ouvrier ; les « soviets », c’est-à-dire, pour Tasca, des organes de type syndical ou politique, en représentent le côté « subjectif », la « volonté ».

Le conseil d’usine, continue-t-il, est « l’antithèse » du pouvoir capitaliste, il en est la « négation », et c’est pour cette raison même qu’il ne peut le « dépasser ». Dans le jeu dialectique du marxisme que Tasca a étudié en lisant Croce et Gentile, les revues La Voce et L’Unità de Salvemini, ou, plus directement, sous l’égide de Rodolfo Mondolfo, « l’État » communiste ne peut se confondre avec « l’antithèse », il ne peut être que la « synthèse », laquelle, comme l’a établit Hegel, est subjective : « Dans la structure d’État le Soviet est avec le conseil d’usine dans le même rapport que le déterminisme économique avec la conscience de classe. Le prolétariat trouve dans le système capitaliste les conditions qui “déterminent“ son émergence, mais cela est insuffisant à nous donner la classe. Celle-ci existe lorsqu’elle prend conscience de soi comme classe. » [24]

Le conseil d’usine fait prendre conscience aux ouvriers de ce qu’est le procès de production, de leur place centrale au sein de celui-ci et du rôle du capitaliste ; il établit, de manière concrète, dans la pratique, ce qu’est la vision ouvrière du procès de production, comment celui-ci se donne à voir, dans l’atelier, du point de vue de l’ouvrier. Mais il n'est, par là, qu’un moment de la prise de conscience par laquelle la classe devient classe. Lorsque cette prise de conscience atteint le seuil à partir duquel elle devient « conscience de classe », on ne peut plus se situer au même niveau : la « conscience de classe » correspond à la connaissance du procès de production, laquelle ne peut être atteinte qu’en se situant « au-dessus » du procès lui-même. Tel est le niveau du « Soviet », selon Tasca. Le conseil d’usine, quant à lui, est voué à se situer au premier niveau de prise de conscience, celui de l’atelier [25].

Cet accès de la classe ouvrière à la pleine conscience d’elle-même, de sa place et de son rôle historique, n’est possible qu’à travers l’action volontaire des militants engagés dans le syndicat et le parti, et on comprend alors que le rôle de ceux-ci « ne peut pas se réduire à veiller, avec le Parti socialiste, à ce que les conseils d’usine puissent se développer librement », d’autant plus, ajoute Tasca, que, si on peut concevoir « le gouvernement de la production au moyen du syndicat et sans les Comités d’usine », l’inverse n’est pas vrai, autrement dit, la gestion communiste de la production ne peut pas être faite au niveau de l’atelier, qui est celui du conseil d’usine, elle ne peut être faite qu’au niveau de la « branche », là où s’exerce l’action du syndicat. « L’État ouvrier est celui dans lequel la classe ouvrière a pu, au moyen de sa dictature, organiser la production de manière communiste », poursuit Tasca, et c’est au syndicat qu’il revient de mener cette tâche a bien « pendant et après la crise révolutionnaire » [26]. La précision chronologique, ici, a son importance : on ne peut pas, pour Tasca, parler d’État ouvrier avant la crise révolutionnaire. Les conseils doivent être considérés comme le « début du procès historique par lequel le prolétariat prend la place de la bourgeoisie dans la gestion du patrimoine social » [27], mais il ne saurait y avoir d’État socialiste qu’une fois la prise du pouvoir réalisée.

Les conseils d’usine sont un « moyen », un « outil » qu’utilise la classe ouvrière pour accéder au pouvoir et passer à la phase de construction de l’État socialiste. Aussi bien, voir en eux, déjà, comme le voudrait Gramsci, une forme de pouvoir ouvrier, c’est remplacer le « processus » révolutionnaire par une « série de notions » - État prolétarien, dictature du prolétariat, légalité industrielle, producteur - ; Gramsci, pour Tasca, ne raisonne pas sur des situations concrètes. Il se situe hors de la réalité des rapports de force : le conseil, quand bien même il dispute au patron le pouvoir dans l’entreprise, n’est pas en mesure, à son seul niveau, de s’emparer de ce pouvoir : lorsqu’il y a menace - c’est-à-dire lorsque le conseil « sort de la légalité industrielle » - le patron expulse le conseil de l’usine, et tout est dit. La savante construction de Gramsci dans Democrazia operaia ne vaut que sur le papier, mais ne correspond à rien dans le réel de l’atelier.

Aux yeux de Tasca, la réflexion de Gramsci sur les conseils est tirée d’un concept proudhonien : « l’atelier remplacera le gouvernement », et Gramsci développe une conception de l’État « anarchiste » et « syndicaliste » plutôt que marxiste, une conception qui relève plutôt du « syndicalisme révolutionnaire », du syndicalisme « d’action directe », lequel nie le moment proprement « politique » de la révolution ; Gramsci pécherait, en somme, par une sorte de « sorelisme » mal digéré. La démarche ordinoviste est donc « antihistorique » : elle fait l’impasse sur la prise du pouvoir politique, qui disparaîtrait, dans la problématique des conseils d’usine, derrière la question de qui gouverne l’entreprise.

Cette critique, selon laquelle Gramsci « oublie » l’étape décisive de la prise du pouvoir politique dans le processus révolutionnaire, est évidemment centrale et elle est adressée aux militants ordinovistes – les « turinois » - aussi bien par le courant majoritaire dans le parti – les « maximalistes » - que par l’opposition de gauche, rassemblée derrière Bordiga, qui sera à l’origine de la scission au sein du PSI et de la création du Parti communiste d'Italie en janvier 1921, opposition de gauche avec laquelle Gramsci s’alliera pourtant pendant les trois premières années d’existence du nouveau parti.

Bordiga et les conseils d’usine

Bordiga prend part à la discussion sur les soviets et les conseils dans une série d’articles publiés par Il Soviet, la revue qu’il dirige. Il intervient également sur la question lors du Conseil national du PSI tenu à Milan en avril 1920 au moment de la « grève des pendules ». Les positions du courant qu’il anime sont résumées dans les Tesi della Frazione Comunista Astensionista del PSI (Thèses de la Fraction communiste abstentionniste du PSI) publiées en mai 1920 toujours dans Il Soviet.

Conformément à la question posée par Gramsci, les interventions de Bordiga visent à clarifier ce que sont les soviets, leur rôle dans le processus révolutionnaire et leur rapport au syndicat et au parti, lequel reste, pour lui, en tout état de cause, le pilote suprême.

Les conseils d'usine, qui, là encore, pour Bordiga, ne sont pas les soviets, naissent directement, dans les usines, de l’insatisfaction ouvrière : les ouvriers veulent pouvoir déterminer eux-mêmes la manière dont la production est organisée pour la faire coïncider avec leurs propres intérêts plutôt qu'avec ceux du patron. D’où, au coeur de l’émergence des conseils d’usine, la revendication du « contrôle de la production ». L’analyse bordiguienne, ici, rejoint celle des ordinovistes : le conseil se situe au-dessus du syndicat, lequel ne s’occupe que des conditions de travail et des salaires, mais ne dispute pas la gestion de la production au capitaliste.

Par cette revendication de contrôle économique, les conseils sont inévitablement amenés à « sortir de l’usine », à réfléchir à la manière dont leur usine s’insère dans le système productif général. Ils ne peuvent manquer, alors, de se heurter à l’État capitaliste et entrent donc sur le terrain politique, dans le conflit proprement politique.

Pour autant, les conseils, pour les bordiguistes, ne sont en eux-mêmes ni révolutionnaires ni « communistes » ; le parti communiste reste le seul dépositaire de la conscience historique donnant à voir le mouvement général de la société et le but ultime, à savoir la société communiste, sans classes. Les conseils ne peuvent être révolutionnaires que s’ils s’insèrent dans le mouvement impulsé et contrôlé par le parti communiste. Sans ce contrôle, le conseil continue à s'inscrire dans une conception du système économique qui est celle du capitalisme, il ne met pas en cause la production capitaliste telle qu’elle est organisée, et ne fait, au mieux, que la prendre à son propre compte. Le communisme est bien autre chose : une conception de la société tout entière, dans laquelle il n’y a plus ni patrons ni ouvriers. Ainsi, les coopératives, c’est-à-dire l’appropriation de moyens de production par des groupes d’ouvriers qui vont gérer eux-mêmes leur entreprise, ne sont-elles, aux yeux des bordiguistes, qu’une illusion de rupture avec le capitalisme : la coopérative se comporte comme une entreprise classique dans le système de concurrence capitaliste.

Les futurs soviets ne doivent donc pas être confondus avec les conseils d’usine tels que les prônent les ordinovistes : ils ne peuvent être que des organismes mis en place et contrôlés par le parti. Celui-ci n'est pas une organisation de masse, mais une avant-garde composée des meilleurs militants, ceux qui ont compris le mouvement historique ; ces militants constituent une armée, très centralisée, unie par une discipline de fer, et très fermée. Ils ne sauraient être très nombreux. L’extension du mouvement aux masses se fait via les soviets, lesquels, étroitement contrôlés par le parti, sont élus par les ouvriers, et par eux seulement. La conception bordiguienne exclut la démocratie directe ; une première élection, par les ouvriers et eux seuls, crée les conseils d’usine – dans lesquels les communistes doivent être majoritaires – lesquels votent pour élire des soviets d’usine, puis de quartier, et ainsi de suite jusqu’au conseil national, qui élit lui-même un exécutif. Bref, ce qui importe, ici, est bien le contrôle par le parti. D’où, enfin, cette priorité des priorités : construire le parti capable d’effectuer ce contrôle.

La démarche ordinoviste, dit Bordiga, est en réalité un réformisme qui ne dit pas son nom. Le conseil d’usine, contrairement à ce qu’imagine Gramsci, ne préfigure pas le futur État ouvrier, l’État révolutionnaire communiste. La prise du pouvoir au sein de l’atelier par le biais des conseils est illusoire tant que n’a pas eu lieu la prise du pouvoir politique au niveau de l’État. La transformation de la société ne peut se faire qu’après la conquête du pouvoir politique, par la mise en place de la dictature du prolétariat. La démarche de Gramsci s’inscrit, au fond, selon Bordiga, dans l’idée réformiste et « révisionniste » d’une transformation progressive de la société capitaliste. Comment imaginer une dictature du prolétariat advenant graduellement ?

De là découle « l’abstentionnisme » prôné à tous les niveaux par le courant bordiguiste et qui est au centre des discussions des militants socialistes en cette année 1920, année électorale. Ce débat, que Gramsci juge frivole, le séparera, pendant l’été qui précède les grandes grèves de septembre, de ses compagnons les plus proches, Togliatti et Terracini, qui embrassent pour leur part la position majoritaire en faveur de la participation aux élections locales, ce qui leur permettra de gagner la majorité au sein de la section socialiste de Turin.

Le véritable débat, pour Gramsci, reste celui sur les conseils et, en particulier, sur ce qui les distingue des syndicats. C’est sur cette question qu’il intervient à plusieurs reprises dans L’Ordine Nuovo et qu’il répond notamment aux critiques formulées par Tasca.

L’argumentation de Gramsci face à Tasca et Bordiga ; le processus

Pour Gramsci, concrètement, le problème de ce que sont devenues les anciennes structures, à savoir les directions syndicales et le PSI, ne se pose pas simplement en termes politiques généraux et en termes moraux, mais par rapport à la question précise des soviets. S’il y a, pour lui, une « question syndicale », en particulier après la « grève des pendules » qui a eu lieu quelques mois plus tôt, c’est que, précisément, les syndicats en Italie - la FIOM (la fédération de la métallurgie) et la CGL - ne sont pas des soviets à l’italienne, et qu’ils ne peuvent en aucun cas le devenir.

L’analyse de Gramsci va au-delà du constat. Dans les articles qu’il consacre à la question syndicale entre l’été 1919 et l’été 1920, il insiste sur le fait que, par nature, le syndicat ne peut être révolutionnaire, car il est un élément de la « légalité capitaliste » : « Le syndicalisme s’est révélé [n’être] rien d’autre qu’une forme de la société capitaliste, non un dépassement en puissance de la société capitaliste. » [28].

Plus tard, après la grande grève d’avril, Gramsci insistera sur cette même idée : « Objectivement, le syndicat est la forme que revêt la marchandise-travail et la seule qu’elle peut prendre en régime capitaliste quand elle s’organise pour dominer le marché : cette forme est un bureau constitué de permanents, de techniciens (quand ce sont des techniciens) de l’organisation, de spécialistes (quand ce sont des spécialistes) dans l’art de concentrer et guider les forces ouvrières de manière à établir avec la puissance du capital un équilibre avantageux pour la classe ouvrière » [29].

Le syndicat, en somme, est l’organisation chargée de passer contrat avec les employeurs au nom des salariés. Les travailleurs ont besoin de vendre leur force de travail aux patrons, lesquels souhaitent l’acheter ; il s’agit donc d’établir un contrat entre les deux parties. Telle est la « légalité capitaliste ». Le syndicat a pour mission de faire en sorte que ce contrat soit le plus avantageux possible pour les travailleurs. Sa fonction est définie à l’intérieur du cadre de la légalité capitaliste et elle ne peut consister à envisager une sortie de ce cadre : la perspective de l’accord avec le patron, du contrat, est la limite indépassable de l’action syndicale. D’où les effets de bureaucratisation et d’isolement que les jeunes ordinovistes dénoncent. Le syndicat, pour jouer son rôle d’acteur dans le marché du travail – de la « marchandise-travail » – doit, bien entendu, concentrer ses forces, mais il doit aussi satisfaire à la condition première de tout marché capitaliste, qui s’exerce entre des protagonistes – vendeurs et acheteurs - supposés libres, à savoir la garantie que les termes du contrat seront bien honorés. Il rassemble ses forces et ses moyens dans un « bureau central » pour pouvoir peser de la manière la plus efficace dans la négociation avec l’acheteur, mais aussi parce qu’il sort, ainsi, « du jeu des caprices, des velléités, de la volubilité qui sont le propre des grandes masses tumultueuses ». C’est à ce prix que le patron, l’acheteur de la marchandise-travail, aura « confiance dans la capacité du syndicat à obtenir de la part des masses ouvrières le respect des obligations contractées » [30].

Cependant, si le syndicat, en tant que tel, n’est pas et ne peut pas être un organe révolutionnaire, quelle organisation va porter la dimension révolutionnaire du mouvement ouvrier ? La réponse jusque là évidente pour tous les courants se réclamant de la révolution au sein du parti socialiste, était, précisément, le parti (socialiste). Tel n'est pas l’avis de Gramsci et de ses camarades de L’Ordine Nuovo, pour qui le parti socialiste, même dirigé par les « maximalistes », ne joue plus ce rôle, comme l’ont confirmé les événements d’avril 1920.

Porter la dimension proprement révolutionnaire du mouvement ouvrier, telle est, en vérité, le sens, pour Gramsci, de la transformation des commissions internes en « conseils d’usine ». Le conseil d’usine, explique-t-il, au contraire du syndicat, « tend à anéantir la [légalité industrielle], il tend en permanence à conduire la classe ouvrière à la conquête du pouvoir industriel » [31].

Sa vocation n’est pas l’accord à trouver avec le patronat sur le meilleur prix de vente possible de la force de travail, mais bien la prise du pouvoir au sein de l’entreprise : « … le conseil est la masse exploitée, tyrannisée, contrainte au travail servile, et par là, il tend à universaliser toute rébellion, à donner une valeur et une portée définitive à chacun de ses actes de pouvoir », là où le syndicat « tend à universaliser et à perpétuer la légalité. » [32].

De ce rapport à la « légalité » découle cet autre aspect de l’organisation syndicale qui est au centre du débat du biennio rosso : le syndicat, comme le parti politique, est une association basée sur le volontariat. Pour se syndiquer, un travailleur doit faire la démarche consistant à se rendre au siège du syndicat, en dehors de l’usine, à la bourse du travail, où il paiera une cotisation sanctionnant son adhésion à l’organisation correspondant à la branche industrielle dans laquelle il travaille. Aussi bien de nombreux ouvriers ne sont-ils pas syndiqués, « organisés ». D’où, on l'a vu, la question de savoir qui seront les électeurs des « commissions internes » devenues conseils d’usine. Que les ouvriers « organisés » élisent les membres des conseils, cela va de soi, mais qu’en est-il des « non-organisés » ? Gramsci et ses amis se sont immédiatement prononcés pour que l’élection concerne l’ensemble des travailleurs, ce que contestent les directions syndicales et les autres courants au sein du parti socialiste. Aux yeux de Gramsci, le débat n’avait rien de juridique ou de formel, mais renvoyait directement à la nature profonde des conseils, « émanation directe de la classe ouvrière ». Le fait que le syndicat repose sur l’adhésion volontaire des ouvriers lui confère le statut d'une organisation « privée », dit Gramsci, d'une organisation qui, là encore, relève de la légalité bourgeoise, en l’occurrence de la démocratie bourgeoise, laquelle repose sur la présupposition d’une liberté formelle de l’individu. Or, pour Gramsci, c’est d’abord comme « producteur » que l’ouvrier « fait partie » du conseil d’usine « en conséquence, autrement dit, d’un caractère universel, en conséquence de sa position et de sa fonction dans la société, de la même manière que le citoyen fait partie de l’État démocratique parlementaire » [33]. Il suffit d’être ouvrier pour être de plein droit membre du conseil d’usine, pour pouvoir, autrement dit, y élire des représentants ou y être soi-même élu en tant que représentant ; réciproquement, dès lors que l’on est ouvrier, on est représenté par ceux qui ont été élus pour constituer le conseil. L’appartenance au système de représentation que constituent les conseils ne relève pas de l’engagement individuel, mais de la fonction exercée : est représenté par le conseil et peut être membre de celui-ci, toute personne qui ne dispose que de sa force de travail et doit vendre celle-ci à un capitaliste, occupant par là une place particulière dans le système de production, en d’autres termes, celui qui devient ainsi un producteur.

Le caractère révolutionnaire du conseil est directement lié à ce statut : parce qu'il est l’émanation directe de la classe ouvrière, la logique qui le porte n’est pas celle du « contrat » avec un employeur, mais celle de la conquête du pouvoir dans l’entreprise, celle de l’expropriation de l’employeur qui s’est acquis la force de travail : « En construisant cet appareil représentatif, la classe ouvrière, en réalité, accomplit l’expropriation de la première machine, de l’instrument de production le plus important : la classe ouvrière elle-même, qui s’est retrouvée, qui a acquis la conscience de son unité organique et qui s’oppose, dans l’unité, au capitalisme » [34].

Par sa nature même, le conseil d’usine se place dans une autre perspective que celle du marché du travail capitaliste. Sa vocation est immédiatement celle de la prise en charge de la production, et donc de la gestion et de l’administration de l’usine. L’un des rôles des conseils est précisément de préparer les ouvriers à ce rôle de dirigeants des entreprises et, au-delà, de l’économie de leur pays. Car ce qui est en germe au coeur même du conseil, c’est la construction d’un nouvel État, la construction du futur État socialiste, qui ne peut être qu’un État ouvrier : « La classe ouvrière affirme ainsi que le pouvoir industriel, que la source du pouvoir industriel, doit retourner à l’usine, elle pose l’usine, du point de vue ouvrier, et de manière inédite, comme la forme dans laquelle la classe ouvrière se constitue en corps organique déterminé, en cellule d’un nouvel État, l’État ouvrier, en base d’un nouveau système représentatif, le système des conseils » [35].

Les conseils, organes révolutionnaires, ne sauraient donc, dans l'esprit de Gramsci, être subordonnés aux syndicats, organes liés à la légalité bourgeoise, ni au parti, dès lors que celui-ci ne joue plus son rôle révolutionnaire. Si les conseils constituent le coeur de l’élan révolutionnaire, parce qu’ils naissent dans l'usine, là où l’ouvrier se définit comme producteur, le rôle du syndicat et du parti ne peut être de les enfermer dans un contrôle exercé de l’extérieur ; il leur revient, au contraire, d’aider à leur plein développement, de créer les conditions pour qu’ils puissent acquérir toute leur force : « … le parti et le syndicat ne doivent pas se poser comme des tuteurs ou comme des superstructures déjà constituées de cette nouvelle institution, dans laquelle le procès historique de la révolution prend [sa] forme historique contrôlable, ils doivent se poser en agents conscients de la libération des forces qui se rassemblent dans l’État bourgeois, ils doivent se proposer d’organiser les conditions externes générales (politiques) dans lesquelles le procès de la révolution trouve sa plus grande rapidité, dans lesquelles les forces productives libérées trouvent leur expansion maximum » [36].

Bref, l’autonomie des conseils par rapport au syndicat et au parti est bien, ici, un élément essentiel de leur existence même.

Le point sur lequel la démarche de Gramsci se distingue nettement de celle des autres protagonistes du débat, et notamment de celle de Tasca comme de celle de Bordiga, apparaît, alors, plus clairement : dans l’esprit de Gramsci, en 1919, la perspective révolutionnaire ne consiste pas à prendre le pouvoir, instaurer une dictature du prolétariat, puis mettre en place une gestion prolétaire de l’économie, mais d’entrer, au contraire, immédiatement, avant même toute prise du pouvoir politique, dans un processus où le prolétariat dispute à la bourgeoisie la direction des entreprises, de l’économie, de la société. Il ne s’agit certes pas, comme le reproche Bordiga aux ordinovistes, de flirter avec une démarche « réformiste », qui consisterait à « gérer » le capitalisme, à amortir les effets sur les prolétaires de ses contradictions, pour éviter ou retarder, empêcher en somme une révolution ; il s’agit d’entrer dans une démarche révolutionnaire qui prévoit, bien entendu, qu’à un certain moment le processus passe par la prise du pouvoir politique, mais parce que cette étape devient en quelque sorte la poursuite naturelle du processus.

Une telle conception est très différente de celle issue des débats de la IIe Internationale avant la guerre, et que, à sa manière, Bordiga incarne avec une force nouvelle.

La priorité pour Bordiga est, en effet, on l’a vu, de constituer le parti communiste, organisé en commando, composé de militants à toute épreuve et doté d’un programme dont la marque doit être une profonde cohérence communiste, qui décrit et organise la dictature du prolétariat. De ce point de vue, si les conseils d'usine ne sont évidemment pas mal venus, il n'en reste pas moins que la mission du parti, la mission des communistes, n’est pas avant tout de les faire naître, pas plus que d’animer l’activité syndicale, elle est de mettre en place l’instrument qui va pouvoir diriger ces structures d’organisation populaire, de construire le parti qui va pouvoir s’imposer aux conseils comme aux syndicats pour, d’abord, prendre le pouvoir politique – l’État – puis mettre en place la dictature du prolétariat.

Si un « vrai » parti communiste, tel que l’entend Bordiga, existe lorsque la situation sera devenue révolutionnaire et que la crise sera ouverte, alors, ce parti n’aura pas de difficulté à prendre la tête de l’insurrection : il constituera exactement l’organisation correspondant au caractère révolutionnaire de la situation, il y aura adéquation de fait entre la situation et l’organisation politique.

Aussi bien n’y a-t-il pas, pour Bordiga, à se soucier de rassembler les masses en permanence, c’est même une erreur que de vouloir à tout moment obtenir la majorité dans les organisations ouvrières existantes, que de vouloir devenir, en toutes circonstances, la force politique la plus nombreuse au sein du prolétariat : les masses se rassembleront d’elles-mêmes derrière le parti le moment venu ; le point décisif est que le parti existe à ce moment-là.

De la même façon, pour Bordiga, chercher à faire advenir la crise révolutionnaire n'a pas de sens : la crise s’ouvre indépendamment des efforts faits par les uns pour l’éviter et par les autres pour la provoquer ; cependant, s’il n’existe pas, lors de l’éclatement d’une crise révolutionnaire, de véritable parti communiste, organisé pour prendre la tête de l’insurrection, s’emparer du pouvoir politique et instaurer la dictature du prolétariat, alors, aucune crise ne peut, par elle-même, déboucher sur la révolution. Empêcher la naissance et la formation du parti communiste, tel est, ainsi, le but réel de la bourgeoisie, qu’elle atteint précisément grâce au développement des partis sociaux démocrates, c’est-à-dire au dévoiement des organisations politiques ouvrières.

En vérité, aux yeux de Gramsci, Tasca et Bordiga ont l’un et l’autre, une conception foncièrement mécanique du processus révolutionnaire : des stades précisément définis qui s’enchaînent, des étapes qui fixent un ordre, un sens, une direction. La conception développée par Tasca de l’articulation entre l’atelier et le syndicat, puis le parti, correspond à une logique qui est également celle de la « gauche » du PSI - Bordiga - et dans laquelle le prolétaire est défini, non pas tant par la place qu'il occupe dans la création des marchandises que par l’exploitation qu’il subit ; une logique dans laquelle c’est le syndicat qui limite l’action d’exploitation du patron, et le parti, enfin, qui prend en charge la force de révolte de la classe pour l’orienter de telle sorte qu’elle prenne le pouvoir d’État à la bourgeoisie. Construction cohérente, mais figée, immobile, mécanique, d’où le processus en tant que tel a disparu.

Gramsci raisonne différemment. Les contradictions du développement capitaliste se manifestent à travers le fait qu'en permanence des forces s’opposent, autrement dit qu’il existe, concrètement, des forces qui font obstacle aux forces dominantes, celles de la bourgeoisie. Les forces prolétaires et bourgeoises s’opposent, en pratique, à chaque instant du processus. On ne peut décrire la contradiction fondamentale du régime capitaliste en se contentant de placer le capitaliste au somment et, au-dessous de lui, l’ouvrier considéré dans sa seule dimension d’exploité, c’est-à-dire d’acteur dominé, aliéné, et, en ce sens, passif. L’ouvrier n’est pas seulement le damné de la terre, le pauvre, l’esclave qui, puisqu’il est nié dans sa dimension humaine, ne peut que subir. Il est aussi celui qui s’adapte, qui invente des modes de résistance, qui projette, qui apprend, qui conteste, qui s’organise, bref, il renvoie à la classe ouvrière en train de devenir classe, en train de se constituer comme classe, dans son opposition même, concrète, aux forces de la bourgeoisie, et là où cette opposition naît directement, c’est-à-dire dans l’usine. Le passage, si souvent mis en avant par Tasca, « de l’objectif au subjectif » et qu’il réduit, pour sa part, à l’articulation entre le niveau de l’atelier et le syndicat, puis, enfin, le parti, ce passage s'effectue au coeur même de la production, dans l’usine.

Lorsque cette dynamique « prolétaire » se traduit en organisation – le conseil d’usine – elle devient un « pouvoir », une puissance, qui s’oppose directement, au sein de l’usine, au pouvoir patronal, c’est-à-dire un pouvoir qui limite concrètement l’action du patron dans l’exploitation, et, bien plus, qui dispute au patron le leadership dans l’entreprise.

Cette dimension de la démarche de Gramsci - la révolution est un processus en acte et non pas une suite « mécanique » d’étapes qui doivent s’enchaîner dans un ordre « prescrit » par les canons de la doctrine - est la manière dont il a compris le « léninisme », et c’est en fonction d’elle qu’il a cherché, à partir de 1923, à oeuvrer à la « bolchevisation » du PCd’I. Cette démarche, en d’autres termes, est le coeur même de la traduction de l’expérience russe dans le monde italien qui, pour Gramsci, représentait la mission dévolue aux communistes de son pays.

  1. "Il programma dell’“Ordine Nuovo“", O. N., 14 août 1920, Scritti politici II, https://www.liberliber.it/online/autori/autori-g/antonio-gramsci/scritti-politici-ii/, tiré de : Antonio Gramsci, Scritti politici, a cura di Paolo Spriano, Roma, Editori Riuniti, 1973
  2. Paolo Spriano, Storia di Torino operaia e socialista: da De Amicis a Gramsci, Torino, Einaudi, 1972
  3. P. Spriano, Storia di Torino operaia e socialista..., O. C., p. 349
  4. voir aussi : Salvatore Talia, La questione sindacale nel "L’Ordine Nuovo", Università statale di Milano, 1996, https://www.tesionline.it/tesi/La-questione-sindacale-ne-%22L%27Ordine-Nuovo%22/19617
  5. Paolo Spriano, "L’Ordine Nuovo" e i consigli di fabbrica, Torino, Einaudi, 1971, p. 48
  6. P. Spriano, L’"Ordine Nuovo" e i consigli di fabbrica..., O. C., p. 48.
  7. Voir : https://www.marxists.org/italiano/gramsci/19/democraziaoperaia.htm
  8. "Il programma dell’ Ordine nuovo", L’ordine nuovo, 14 et 28 août 1920, Scritti politici II, O. C.
  9. ibid. p. 132.
  10. ibid.
  11. Compte-rendu cité par P. Spriano, L’"Ordine Nuovo" e i consigli di fabbrica, O. C., p. 49
  12. Article paru le 30 août 1919, cité par Salvatore Talia, La questione sindacale nell' Ordine Nuovo, O. C. p. 65
  13. Voir : S. Talia, La questione sindacale nel "L’Ordine Nuovo", O.C., p. 109
  14. Il faut aussi noter que les dirigeants « historiques » de la FIOM et de la CGL étaient, à Turin, hostiles à la personne même de Gramsci : Soave rapporte le fait qu'en 1916, alors que Gramsci travaille au Grido del Popolo et à la section turinoise de L'Avanti !, les deux principaux dirigeants en poste à l'époque, Bruno Buozzi - le mentor de Tasca au syndicat - et Giuseppe Bianchi, auraient souhaité lui retirer ses charges, arguant de ce qu'il se montrait arrogant et méprisant avec ses camarades. C'est grâce à l'intervention de Tasca que Gramsci aurait conservé son poste. Voir : Sergio Soave, "Gramsci e Tasca", Studi storici, anno 48, N° 3 (2007)
  15. voir aussi : Paolo Spriano, "L’Ordine Nuovo" e i consigli di fabbrica, O. C.
  16. Giacinto Menotti Serrati, "I comitati di Fabbrica", Comunismo, 15-30 décembre 1919, cité par P. Spriano, L’ “Ordine Nuovo“ e i consigli di fabbrica, O.C., p. 84
  17. Gramsci ironisera durement : « une ville en proie à une grève générale semblait peu adaptée comme théâtre de discussions socialistes » (P. Spriano, L’ “Ordine Nuovo“ e i consigli di fabbrica, O.C., p. 99)
  18. Paolo Spriano, « L’Ordine Nuovo » e i consigli di fabbrica, O.C., p. 108
  19. Ibid.
  20. Salvatore Talia, la questione sindacale nell'"Ordine Nuovo", O.C.
  21. Ibid. p. 100
  22. "Sindacati e Consigli", L'Ordine Nuovo, 11 oct. 1919, Scritti politici II, O.C., p. 21
  23. "Polemiche...", O. C., p. 282.
  24. ibid., p. 271
  25. « L’élément relatif à la volonté se superpose à l’élément relatif au déterminisme. Le Conseil d’usine fait adhérer la classe au procès de production, il la configure et l’adapte à celui-ci : dans le Soviet, la classe domine le procès de production, en un certain sens, elle se place au-dessus de celui-ci. », ibid., p. 272.
  26. Ibid.
  27. ibid.
  28. "Sindacalismo e Consigli", O.N., 8 nov. 1919, Scritti politici I, O. C. p. 30.
  29. "Sindacati e Consigli", O.N., 12 juin 1920, Scritti politici II, O.C. p. 75.
  30. « … le syndicat concentre et généralise sa forme jusqu’à établir dans un bureau central le pouvoir de la discipline et du mouvement : en d’autres termes il se détache des masses qu’il a enrégimentées, il se place en dehors du jeu des caprices, des velléités, de la volubilité qui sont le propre des grandes masses tumultueuses. C’est ainsi que le syndicat devient capable de contracter des pactes, de prendre des engagements : c’est ainsi qu’il contraint l’entrepreneur à accepter une légalité dans ses rapports avec l’ouvrier, [une] légalité qui est conditionnée par la confiance que l’entrepreneur a dans la solvabilité du syndicat, par la confiance que l’entrepreneur a dans la capacité du syndicat à obtenir de la part des masses ouvrières le respect des obligations contractées. », ibid.
  31. ibid.
  32. "Il Consiglio di fabbrica", O.N., 5 juin 1920, Scritti politici II, O. C., p. 74.
  33. "Il programma dell’Ordine Nuovo", O.N., 28 août 1920, Scritti politici II, O. C. p. 84.
  34. "Il Consiglio di fabbrica", O.N., 5 juin 1920, Scritti politici II, O. C. p. 74
  35. ibid.
  36. ibid.