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Les « Thèses de Lyon »

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https://www.marxists.org/italiano/gramsci/26/01-lione.htm

Selon G. Fiori [1], en septembre 1925, Gramsci s’installe chez Togliatti, à Rome, pour rédiger avec celui-ci les documents préparatoires au congrès qui se tiendra en janvier 1926 à Lyon. Cinq documents sont proposés à la discussion, portant sur la situation internationale, la situation nationale et coloniale, la question agraire, la bolchevisation en rapport avec la situation italienne et, enfin, la question syndicale. Ce qu’on appelle les « Thèses de Lyon » correspond au quatrième document, intitulé Thèse politique : situation italienne et bolchevisation du PCI. Si l’on en croit Togliatti, dont le témoignage est rapporté par Agosti, il aurait lui-même rédigé le document après en avoir discuté pendant deux jours avec Gramsci [2].

Palmiro Togliatti dans les années 1920

Les « Thèses de Lyon » se composent de 44 paragraphes répartis en une Introduction (§ 1 à 3) et 11 points : Analyse de la structure sociale italienne (§ 4 à 9) ; La politique de la bourgeoisie italienne (§ 10 à 14) ; Le fascisme et sa politique (§ 15 à 18 bis) ; Forces motrices et perspectives de la révolution (§ 19 à 22) ; Devoirs fondamentaux du parti communiste (§ 23) ; La construction du Parti communiste comme parti `bolchevique´ (§ 24) ; L’idéologie du parti (§ 25 à 28) ; La base de l’organisation du parti (§ 29 à 30) ; L’unité et la fermeté du Parti. Fractionnisme (§ 31 à 33) ; Le fonctionnement de l’organisation du Parti (§ 34) ; Stratégie et tactique du Parti (§ 35 à 44). Le caractère serré du raisonnement est tout à fait frappant : on a affaire à une sorte d’analytique dans laquelle les idées se déduisent clairement les unes des autres.

Devenir un parti bolchevique

Comme pour tous les partis communistes, la tâche prioritaire pour le PCd’I consiste à se transformer en parti bolchevique. Un seul parti, en effet, a su échapper aux phénomènes de dégénérescence qui ont frappé la IIe Internationale : le parti bolchevique, c’est-à-dire le parti communiste russe. Ce dernier s’est maintenu à la tête du mouvement ouvrier russe, il a « expulsé de son propre sein les tendances anti-marxistes » et il a élaboré, à travers l’expérience de trois révolutions – 1905, février 1917 puis octobre 1917 – le « marxisme de l’époque du capitalisme monopoliste, des guerres impérialistes et de la révolution prolétarienne », à savoir le « léninisme ». C’est là ce qui confère au parti communiste russe son rôle à la tête de la IIIe Internationale et ce qui détermine les termes de la réflexion théorique, stratégique et pratique de « l’avant-garde du prolétariat ».

Il faut une révolution socialiste pour l'Italie

L’Italie est une monarchie et, dans sa structure sociale, elle est plus proche, par de nombreux aspects, des pays où se maintiennent des structures féodales que des pays capitalistes « avancés », tels la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne, etc. C’est pourtant un pays capitaliste à part entière et ce n’est pas la « révolution bourgeoise » qui y est à l’ordre du jour, mais bien la révolution prolétarienne. Seule une révolution socialiste, en effet, peut résoudre, en Italie, les problèmes sociaux et économiques du pays et libérer les possibilités de son développement. Et une révolution socialiste ne peut être menée, en Italie comme ailleurs, que par la classe ouvrière.

Cette question prendra une importance décisive dans les années suivantes, dans le cadre du débat sur les « phases intermédiaires » : si celles-ci, en effet, sont assimilées aux différents aspects que peut prendre la révolution « bourgeoise », ne sont-elles pas inutiles ? Sont-elles autre chose que des manœuvres dilatoires ? C’est ainsi que l’opposition à l’idée, défendue avec constance par Gramsci, d’une « assemblée constituante », pourra s’appuyer elle-même sur les « Thèses de Lyon ».

Le compromis italien entre les grands propriétaires fonciers et les industriels

Le capitalisme italien est « intrinsèquement faible », du fait de la structure sociale particulière de l'Italie, éloignée des caractéristiques classiques des pays capitalistes les plus avancés. Ceux-ci ont connu une lutte « traditionnelle » entre industriels et propriétaires terriens, les premiers l’emportant sur les seconds (la question de la rente). Dans l’Italie en train de se transformer économiquement, cette lutte entre industriels et propriétaires terriens n’a pas eu lieu, les industriels n’étant pas assez forts pour la mener ; par ailleurs, à cause de « l’exubérance », caractéristique de l'Italie, de la démographie des paysans pauvres, les industriels n’ont pas eu à provoquer, pour pouvoir se développer, l’exode rural permettant de trouver la main d’œuvre dont ils avaient besoin. Au lieu d’une lutte entre industriels et grands propriétaires fonciers, c'est une politique de compromis économiques qui s’est mise en place.

En Italie, les rapports entre industrie et agriculture ont « une base territoriale », d'où résulte, au sein même de la structure sociale du pays, des contrastes importants qui, tous, touchent à un aspect de l’unité du pays et mettent celle-ci en danger. Ni la bourgeoisie industrielle, ni les propriétaires fonciers, ne sont, par eux-mêmes, porteurs de cette unité, le compromis général entre industriels du Nord et propriétaires fonciers méridionaux a constitué une réponse à ce problème, avec pour conséquence de mettre les masses travailleuses du Mezzogiorno dans une position analogue à celle d’un peuple colonisé. Ainsi s'explique l’hostilité permanente de ces masses à l’État.

Le prolétariat et l'unité de l'Italie

Le prolétariat a une position dans la société italienne qui est à rapprocher de celle qu’il avait dans la Russie d’avant la révolution : il est la seule force capable d’unir et « coordonner » « toute la société ». Toute politique qui n'est pas inspirée par le prolétariat a des effets d’accentuation des « oppositions [entre les] divers éléments de l’économie et de la société » et « brise » « l’unité de l’État ». Seule la politique du prolétariat peut avoir des effets unificateurs pour l’ensemble de la société italienne. Pour mettre en œuvre cette politique, le prolétariat peut s’appuyer sur la grande masse des « prolétaires agricoles », en particulier de la vallée du Pô, qu’il peut « facilement influencer ».

La question de l’unité du pays, de l’unité de la société italienne, de l’unité de l’État est l’un des éléments essentiels de la « traduction » de l’expérience russe dans le langage de l’Italie.

Le compromis italien et l'unité de l'Italie

Les compromis passés entre les différentes composantes des classes dirigeantes ne garantissent jamais l’unité de l’État : tout compromis fait obstacle au développement de tel ou tel secteur de l’économie du pays et fait apparaître de nouvelles inégalités de développement. L’État construit sur la base de ces compromis reste fragile. Les réactions de la population insatisfaite conduisent à ce qu'une pression toujours plus forte soit exercée sur elle, d’où, en retour, une mobilisation plus importante contre l’État.

Le réformisme et l'unité de l'Italie

Il n’y a pas de solution « réformiste » au problème de l’État italien : une telle solution repose elle même sur des compromis passés entre composantes de la bourgeoisie et est porteuse de la fragmentation de la population constatée plus haut, que traduit, précisément, la fragilité de l’État.

La grande faiblesse du « parti des travailleurs » : le vieux parti socialiste

La société italienne est donc prête pour la révolution prolétarienne. Si celle-ci n’a pas eu lieu en 1920, c’est parce que le parti des travailleurs, le parti socialiste, s’est montré incapable, sur le plan de l’organisation, sur le plan de la stratégie et de la tactique politique, de faire en sorte que le prolétariat prenne la tête du mouvement vers lequel convergeaient les grandes masses de travailleurs, la « grande majorité de la population ». La victoire du fascisme en 1922 est le résultat de cette déficience profonde du « parti des travailleurs ».

Le fascisme et l'unité de l'Italie

Le fascisme met fin à la politique des compromis entre groupes dirigeants ; l’unité de ceux-ci, et, à travers elle, l’unité de l’État, sont désormais assurées par l’imposition d’une « unité organique », dans laquelle les forces de la bourgeoisie sont organisées sous le commandement d’un seul centre qui dirige tout à la fois le parti, le gouvernement et l’État.

Mussolini en 1924

La conséquence de cette nouvelle solution au problème de l’unité de l’État est que les anciens groupes dirigeants agraires n’exercent plus, dans le sud, leur fonction de lien avec l’État.

La sociale-démocratie, « aile gauche » de la bourgeoisie

L’accession du fascisme au pouvoir et la disparition d’une perspective rapide de renversement révolutionnaire de l’État bourgeois conduisent au développement d’une tendance de droite au sein du parti communiste. Cette tendance ne va pas nécessairement jusqu’à prôner un gouvernement « bourgeois-prolétaire », mais elle défend l’idée d’une « non-intervention active du parti communiste dans la lutte politique immédiate », elle voit, dans une certaine « passivité de l’avant-garde révolutionnaire », un moyen permettant aux forces classiques de la bourgeoisie de battre électoralement le fascisme. Dans cette perspective, le parti communiste se définirait comme « l’aile gauche » de l’ensemble des forces antifascistes. Une telle ligne exprime un pessimisme profond sur la capacité d’initiative de la classe ouvrière. Ce serait la poursuite de la politique de « l’Aventin », c’est-à-dire la politique de la chaise vide pratiquée au parlement par les forces antifascistes, au lendemain de l’assassinat du député et dirigeant socialiste Matteotti, politique dont les communistes se sont retirés après qu’elle est apparue clairement comme incapable de mobiliser les masses contre le régime.

Le parti communiste ne peut pas être une « aile gauche » pour des forces bourgeoises, pas davantage que la sociale démocratie – le parti socialiste italien dans ses différentes composantes, c’est-à-dire tous ceux qui n’ont pas accepté la scission de Livourne – ne peut être « l’aile droite » du mouvement ouvrier. La sociale-démocratie doit bien, en revanche, être considérée comme « l’aile gauche » de la bourgeoisie : « La sociale démocratie, bien qu’elle ait encore sa base sociale, pour une grande part, dans le prolétariat, doit être considérée, pour ce qui concerne son idéologie et sa fonction politique, non pas comme une aile droite du mouvement ouvrier, mais comme une aile gauche de la bourgeoisie et, comme telle, doit être démasquée devant les masses ». La formulation, ici, est clairement de Togliatti, qui, selon Humbert-Droz, l’avait déjà utilisée dans son intervention lors de la conférence clandestine de Côme au printemps 1924[3].

Le texte, ici, qui vise précisément la tendance de « droite » au sein du PCI, c’est-à-dire Tasca et ses amis, fait manifestement écho à la discussion qui avait eu lieu en 1924 entre Gramsci et Piero Sraffa.

Le parti bordiguiste, « organe » de la classe ouvrière

Un point essentiel des « Thèses » concerne la définition du parti et la rupture avec la conception défendue sur ce point par la gauche bordiguiste. Cette dernière définit le parti comme un « organe » de la classe ouvrière, « qui se constitue par synthèse d’éléments hétérogènes ». L’idée est que le parti rassemble, au-delà des individus, les différentes catégories qui composent la classe ouvrière elle-même, mais aussi des éléments appartenant à d’autres couches sociales, telles que les paysans et ces « déserteurs des classes bourgeoises » [4] que sont les intellectuels. Une telle synthèse, pour Bordiga, ne peut se faire au sein de l’entreprise, sur le lieu de travail des prolétaires : l’organisation dans l’usine favorise le corporatisme et la domination du « fonctionnaire bureaucrate ». La gauche bordiguiste entend maintenir l’organisation territoriale classique de la sociale démocratie : la synthèse entre les éléments hétérogènes évoqués plus haut doit se faire dans les quartiers, sur les lieux que partagent ces éléments. Par ailleurs, la gauche bordiguiste, qui considère que la direction centrale du parti se comporte comme une fraction, estime nécessaire de mener elle-même une lutte de fractions au sein du parti.

Dans une telle conception, affirment les rédacteurs des « Thèses », la ligne du parti est « déduite sur la base de préoccupations formelles et sectaires ». Selon Bordiga, Marx a dégagé les lois qui régissent le capitalisme et montré que celui-ci est condamné par le développement de ses propres contradictions ; le rôle du parti communiste est donc de préparer les cadres et l’organisation qui sera en mesure, le moment venu, « quand le développement de la situation aura conduit [les masses] vers le parti » et qu’elles auront ainsi été amenées à accepter le programme élaboré par le parti, de prendre la tête de l’insurrection populaire et de la future « dictature du prolétariat » [5]. Le parti, « organe » de la classe ouvrière est, ici, extérieur à celle-ci. D’où, chez Bordiga, aux yeux des rédacteurs des « Thèses », le même manque de confiance dans la capacité d’initiative du prolétariat et des masses que chez les partisans de la tendance dite de droite, incarnée par Angelo Tasca ; d’où, enfin, la même passivité, qui s'est manifestée lors de divers épisodes, que ce soit à l’occasion des grandes grèves de 1920, ou de la question des « Arditi del popolo », en 1921 ou enfin de « l’Alliance du travail » en 1922. Cette passivité a été, pour Gramsci et ses partisans, une composante de la victoire du fascisme sur le mouvement ouvrier.

Le parti communiste, « partie » de la classe ouvrière

Le parti communiste « doit être défini en mettant au contraire en évidence avant tout le fait qu’il est une `partie´ de la classe ouvrière ». Non pas un « organe », mais un élément, une composante du prolétariat. Il fait partie intégrante de celui-ci. Le prolétariat n’est pas seulement une collection d’ouvriers et d’organisations – associations, syndicats… - qu’il s’agirait de rassembler de l’extérieur, au sein d’un parti qui lui apporterait, toute faite, une unité, il est une histoire dans laquelle il intervient comme acteur ; il agit directement sur la situation historique pour la modifier, l’orienter, en prendre conscience et prendre conscience de lui-même en tant qu’acteur de cette histoire. Le prolétariat, réalité sociale objective, se construit lui-même comme réalité sociale subjective. Ce travail est précisément celui qui incombe au parti bolchevique et il suppose la capacité à intégrer en permanence « l’élément particulier », c’est-à-dire la situation concrète [6]. Telle est la méthode d’analyse politique des communistes, à savoir « la dialectique ». C’est précisément cette conception qui donne lieu aux accusations d’ « hégélianisme », de « bergsonisme », d’ « idéalisme crocien », que Bordiga n’a pas cessé de lancer aux « ordinovistes ».

Déjà Togliatti, dans la discussion précédent le congrès, insistait sur le « volontarisme » ordinoviste et sur l’idée que le parti ne devait pas être défini comme « l’organe » de la classe ouvrière ; c'est parce qu'il est l’expression de la réflexion collective et de l’action des prolétaires que le parti peut rassembler les éléments hétérogènes constituant le prolétariat et, au-delà, les masses.

La cellule d'entreprise

La question de l’organisation par cellule d’entreprise, point de désaccord essentiel avec la « gauche » de Bordiga, est directement liée à cette conception du parti : c’est en tant qu’il est lui-même constitué par le processus de production que le prolétariat est acteur de l’histoire. C’est donc du cœur de la production que le parti doit naître et au cœur de la production qu'il doit agir.

Le refus de l’organisation à l’usine, de la part de la gauche bordiguienne, est considéré, ici, comme traduisant une prise en compte « pessimiste des capacités révolutionnaires de l’ouvrier communiste et [comme] l’expression de l’esprit antiprolétaire du petit-bourgeois intellectuel ». L’ouvrier est vu par la gauche bordiguienne comme « l’instrument matériel du bouleversement social et non comme le protagoniste conscient et intelligent de la révolution ».

L'« hégémonie du prolétariat »

Bien entendu, le parti ne peut pas être seulement un parti d’ouvriers, il doit rassembler en son sein « tous les éléments qui, d’une manière ou d’une autre, sont poussés à la révolte contre le capitalisme ». C’est le cas en particulier des intellectuels et des paysans. C’est l’une des tâches clé du parti que d’établir des liens politiques étroits entre le prolétariat et les classes rurales. Cependant, si le parti est un élément, une composante du prolétariat, alors la présence en son sein d’éléments non-prolétariens doit être abordée, non pas sous la forme d’une « synthèse », mais sous l'angle de « l’hégémonie » que le prolétariat doit exercer sur les autres couches sociales populaires. Cette question de « l’hégémonie du prolétariat » est un des points essentiels du processus de « bolchevisation » et elle est au centre, au-delà des Thèses de Lyon elles-mêmes, de la démarche propre de Gramsci.

En résumé, le fonctionnement du parti bolchevique met en jeu les points suivants :

  • le parti s'organise dans l’entreprise, comme l’expérience en a déjà été faite lors des occupations d’usine de 1920. Une tel fonctionnement, qui rassemble les couches supérieures et inférieures des masses ouvrières, permet de créer des « liens de solidarité et font disparaître les bases de tout phénomène d’`aristocratie ouvrière´ » ;
  • la structure de base du parti est la cellule, ce qui permet de faire émerger un nombre important de militants ayant des responsabilités, de cadres qui exercent leurs fonctions dirigeantes en restant au sein des masses, au contraire de ce qui se passe avec les structures territoriales ;
  • le parti doit être centralisé et dirigé par le Comité central selon une discipline de fer, étant entendu que les organes de direction sont élus et composés d’éléments qui ont fait leurs preuves dans l’action ;
  • les fractions sont interdites car elles ne sont pas compatibles avec le fait que le parti bolchevique est le parti du prolétariat : elles tendent en effet à briser l’unité du parti et, par là, à ouvrir la voie à d’autres classes sociales. Le parti bolchevique ne fonctionne pas, comme les partis sociaux démocrates, selon un modèle parlementaire.

Le principe selon lequel le parti bolchevique « dirige » la classe ouvrière « ne doit pas être interprété de manière mécanique » : le parti ne dirige pas la classe ouvrière « de l’extérieur » et il ne suffit pas, pour qu’il exerce cette fonction dirigeante, qu’il se proclame « l’organe révolutionnaire » de la classe ouvrière : il lui faut, pour cela, réussir « effectivement, comme une partie de la classe ouvrière, à se lier avec tous les secteurs de la classe elle-même et imprimer à la masse un mouvement dans la direction souhaitée et favorisée par les conditions objectives ».

A partir de là (c'est-à-dire à partir de l’article 39), toute la réflexion des « Thèses » ?est consacrée à la question de l’hégémonie de la classe ouvrière, hégémonie exercée à travers le parti : comment travailler dans les organisations de masse ? Quel est le rapport du parti à l’action syndicale ? Qu'en est-il des revendications immédiates ? Bref, comment faire fonctionner le « front unique » ?

Libertés ouvrières et défense des libertés

Ce serait une erreur de penser que les revendications immédiates ne doivent porter que sur les questions « économiques » (salaires, conditions de travail) ; elles concernent également la question des « libertés » pour les ouvriers : liberté d’association, droit de grève, liberté de s’organiser politiquement. Il y a un lien évident entre la lutte pour ces libertés qui, en Italie, ont été supprimées par le régime fasciste, et les luttes économiques. Or, ces libertés « ouvrières » concernent toutes les couches sociales : elles ne sont pas « réservées » à la classe ouvrière. Les luttes que mènent les prolétaires pour défendre ces libertés les conduisent nécessairement à rencontrer d’autres couches sociales qui se mobilisent elles aussi pour les défendre.

Dans ce cadre, et dans le contexte de la monarchie italienne, la rencontre avec les forces luttant pour la défense des libertés ne peut se faire que sur le thème de la république. La tâche qui incombe aux communistes consiste à donner à la revendication républicaine un « contenu de classe ». Le parti devra toujours montrer aux ouvriers et à leurs alliés directs (les paysans pauvres), que les luttes pour les libertés républicaines ne sont qu’une étape : le fascisme peut être renversé et remplacé par un régime républicain, voire être transformé dans un sens plus libéral, sans que cela change fondamentalement la situation sociale des ouvriers et des paysans. Les libertés conquises ou reconquises sont avant tout des avancées vers les luttes décisives.

Le mot d’ordre juste pour les communistes est donc : « Assemblée républicaine sur la base des comités d’action ouvriers et paysans ; contrôle ouvrier sur l'industrie ; la terre aux paysans ».

Unifier le prolétariat

Les forces capitalistes s’efforcent – c’est leur fonctionnement naturel – de « désagréger » le prolétariat, c’est-à-dire de l’empêcher de prendre conscience de soi en tant que classe ; ces forces visent à maintenir les différences entre les petits groupes ouvriers, à alimenter les conflits entre eux, entre ceux de telle usine ou de tel quartier et les autres, de tel quartier, bref, à favoriser un campanilisme social : l’ « esprit de clocher » et les corporatismes de toute nature qui en découlent.

Le rôle des communistes est donc précisément d’unifier le prolétariat. Il remplit ce rôle, non « de l’extérieur », mais en favorisant la tendance naturelle des ouvriers à se rassembler.

Seul le parti communiste communiste peut remplir ce rôle : il n'a pas d'autre fonction que d’être le moteur du processus de rassemblement-unification-conscience de soi comme classe par lequel la classe ouvrière tend à se définir elle-même comme classe. Ce processus peut être empêché, mais il constitue le cœur même de l’existence ouvrière et il s’agit pour les communistes de rendre son expression la plus libre et la plus vigoureuse possible.

  1. Giuseppe Fiori, Vita di Antonio Gramsci, Ilisso Edizioni, 2003, p. 234
  2. Aldo Agosti, Togliatti, un uomo di frontiera, UTET libreria, 2003, p. 76
  3. JUles Humbert-Droz, Mémoires de Jules Humbert-Droz. De Lénine à Staline. Dix ans au service de l’Internationale communiste, 1921-1931, La Baconnière, Neuchatel, 1971, p. 223. La formule sera ensuite reprise par Zinoviev, puis deviendra « aile gauche du fascisme ».
  4. Voir : Paolo Spriano, Storia del partito comunista italiano – I – Da Bordiga a Gramsci, Einaudi, 1967, p. 480
  5. voir à ce sujet le débat des années 1919-1921 sur les conseils d'usine et l'« ordinovisme »
  6. « l’analyse concrète de la situation concrète » dont parlait Lénine en 1920 (www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/06/vil19200612.htm)