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Franco Lo Piparo et la question des rapports entre Gramsci, Sraffa et Wittgenstein : les éléments factuels

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Ludwig Wittgenstein• Crédits : Antiquariat Inlibris

Dans la « Préface » aux Recherches philosophiques, Wittgenstein déclare : « La critique de mes idées par Frank Ramsey, avec qui je les ai discutées dans d’innombrables entretiens au cours des deux dernières années de sa vie, m’a aidé — dans une mesure que je ne suis pas à même d’apprécier — à me rendre compte de ces erreurs. — Et plus encore qu’à cette critique — toujours vigoureuse et sûre —, je suis redevable à celle que M. P. Sraffa, professeur à l’université de Cambridge, a inlassablement exercée sur mes pensées pendant de nombreuses années. C’est à cette stimulation que je dois les idées les plus fécondes de cet écrit. » [1]. Comme le signale N. Venturinha, Wittgenstein « mentionne déjà Sraffa dans sa liste d’influences de 1931 », aux côtés de Russell et Spengler [2]. Dans son Biographical Sketch, paru trois ans après la mort de Wittgenstein, G. H. von Wright témoigne de ce rôle joué par Sraffa auprès de Wittgenstein : « C’est surtout la critique aiguë et puissante de Sraffa qui contraignit Wittgenstein à abandonner ses vues précédentes et à s’engager sur de nouvelles routes. Il disait que ses discussions avec Sraffa lui donnait l’impression d’être un arbre dont toutes les branches avaient été coupées. » [3].

Ce rôle de Sraffa dans la réflexion de Wittgenstein a longtemps été ignoré ou considéré comme anecdotique. Ce n'est que dans les années 1960 que la question est abordée pour elle-même, dans un article publié en 1966 par Ferruccio Rossi-Landi [4], lequel comparait la manière dont Wittgenstein s’était détaché de sa première philosophie, exposée dans le Tractatus logico-philosophicus, à celle dont Feuerbach et Marx s’étaient détachés de Hegel, « en ramenant l’esprit sur la terre et tout spécialement au sein des relations sociales humaines » [5], et soulignait le rôle de Sraffa dans ce moment de la pensée de Wittgenstein.

Plus tard, après la disparition de Sraffa en 1983, la question donne lieu à d’autres études, portant en particulier sur l’ouverture à Marx qu’aurait pu provoquer Sraffa chez Wittgenstein, ou sur le rôle que sa démarche propre aurait pu avoir sur la pensée du philosophe autrichien. Dès cette période, le nom de Gramsci, dont Sraffa était très proche, apparaît dans les recherches, mais avec l’article publié par Amartya Sen en 2003 [6], la question du rôle de Sraffa auprès de Wittgenstein s'élargit et devient celle de l'éventuel et inédit rapport intellectuel de ce dernier avec Gramsci.

Sen, étudiant puis collègue et ami de Piero Sraffa à Cambridge, donnait, en effet, dans son article, un tour nouveau à la question : rapportant un propos de Rush Rhees, à qui Wittgenstein avait déclaré que « la chose la plus importante que Sraffa lui avait apprise était une “manière anthropologique" de voir les problèmes philosophiques » [7],et connaissant le rôle joué par Sraffa auprès de Gramsci, il formulait l’hypothèse que Gramsci pouvait être à l’origine de cette orientation « anthropologique » transmise par Sraffa à Wittgenstein.

L’hypothèse de Sen a été reprise par Franco Lo Piparo, celui-là même qui avait su mettre en évidence, en 1979, dans un livre remarqué, Lingua intellettuali egemonia in Gramsci[8], le rôle de la réflexion sur le langage dans la pensée de Gramsci. Cependant, ce qui, chez Sen, restait sagement une hypothèse, devient chez Lo Piparo un récit fantastique, dans lequel Gramsci aurait été, via Sraffa, directement l'inspirateur du Wittgenstein des Recherches philosophiques[9]. Lo Piparo envisage même que les deux auteurs se soient lus et aient eu, à travers Sraffa, un véritable échange intellectuel. Le récit de Lo Piparo à propos des relations entre Gramsci et Wittgenstein fait partie d’un projet plus vaste, visant à démontrer que Gramsci aurait abjuré, en prison, le communisme et le marxisme, abjuration qui aurait fait l’objet d’un 34e Cahier de prison, perdu, ou plutôt subtilisé après sa mort. Une polémique très italo-centrée a accompagné la publication des trois petits livres dans lesquels Lo Piparo expose ses conclusions [10], conduisant à la parution, en 2014, d’une grande enquête, dirigée par Angelo d’Orsi et mobilisant une bonne partie des spécialistes italiens de Gramsci, Inchiesta su Gramsci, Quaderni scomparsi, abiure, conversioni, tradimenti, leggende o verità ? [11], invalidant, pour l’essentiel, les thèses de Lo Piparo. Voici quelques éléments du dossier concernant, non pas le très hypothétique Cahier 34 ou « l'abjuration » plus hypothétique encore de Gramsci, mais la question spécifique des relations entre Gramsci et Wittgenstein via Sraffa.

Au-delà des éléments factuels discutés ici, il reste que Lo Piparo a su également identifier un certain nombre de points de convergence frappants entre Gramsci et Wittgenstein.

Sraffa et Wittgenstein ; le « geste napolitain »

Sraffa arrive à Cambridge à l’automne 1927, appelé par Keynes [12], qu’il a rencontré lors de son premier séjour en Angleterre en 1921, et suite aux deux articles qu’il vient de faire paraître, le premier en novembre 1925 dans la revue d’économie de l’Université Bocconi [13], le second en décembre 1926 dans l’Economic Journal, la grande revue dirigée par Keynes [14].

Piero Sraffa• Crédits : Centro Primo Levi

Wittgenstein, de son côté, revient en Angleterre en janvier 1929, lui aussi appelé par Keynes, lequel le présente immédiatement à Sraffa. Les deux hommes auront tout d’abord de fréquentes discussions avec Ramsey et Keynes, puis, après la disparition de Ramsey en 1930, ils se rencontreront pratiquement chaque semaine, lorsqu'ils seront présents ensemble à Cambridge, jusqu’en 1946, date à laquelle Sraffa décidera de mettre fin à leurs entretiens [15]. Ces rencontres ont donc lieu au moment même où Wittgenstein critique sa première philosophie, celle qu’il a exposée dans le Tractatus logico-philosophicus, et élabore ce qui deviendra les Recherches philosophiques. Sraffa s’entretient avec Wittgenstein tout particulièrement au moment où celui-ci rédige le Big typescript [16], puis le Cahier bleu et le Cahier brun [17], étapes décisives dans la rédaction des Recherches.

Une possible convergence, avec ses limites, entre les réflexions propres de Sraffa et de Wittgenstein, avait déjà été notée par Ferruccio Rossi-Landi dans son article de 1966. Ce rapprochement des deux auteurs, entre eux, mais aussi avec Gramsci, a ensuite été mis en évidence, notamment par John B. Davis [18], lequel souligne l’analogie existant entre la critique du marginalisme marshallien faite par Sraffa dans ses articles de 1925 et 1926, donc dès avant sa rencontre avec Wittgenstein, et la critique, par Wittgenstein lui-même, de son propre Tractatus à partir de 1929-1930.

Sraffa, en effet, remarque Davis, montre que le schéma abstrait de Marshall ne permet pas de rendre compte de la réalité du marché, que les prix pour une entreprise sont déterminés par son appartenance à un ensemble, mieux, à un contexte, dans la mesure où interviennent dans leur détermination, non seulement des considérations économiques, mais aussi des considérations sociales ; Wittgenstein, de son côté, en prenant ses distances à l’égard de l’approche strictement logique et abstraite du Tractatus, qui repose sur l’idée d’une correspondance, par la « forme logique » qu’ils partagent, entre la proposition et « l’état de choses », adopterait une démarche structurellement proche de celle de Sraffa : la « forme logique » ne permet pas de rendre compte de la complexité réelle du langage et, par là, de fonder la signification ; il faut, pour comprendre le langage, prendre en compte le contexte collectif ou « social » dans lequel s’expriment les locuteurs. Cette lecture conforte l’idée que Sraffa, puisqu’il a élaboré sa propre démarche dès 1924-1925, bien avant de rencontrer Wittgenstein et que celui-ci ne s’éloigne du Tractatus, a joué un rôle déterminant dans l’évolution de la pensée du philosophe autrichien. Un épisode illustrerait particulièrement ce rôle : celui de ce qu’on appellera, ici, le « geste napolitain ». Le voici tel que rapporté par Malcolm :

« Un jour (je crois qu’ils voyageaient en train), alors que Wittgenstein insistait sur le fait qu’une proposition et ce qu’elle décrit doivent avoir la même “forme logique“, la même “multiplicité logique“, Sraffa fit un geste, familier aux Napolitains et signifiant quelque chose comme le dégoût ou le mépris, consistant à brosser le dessous de son menton de la pointe des doigts d’une main. Et il demanda : “Quelle est la forme logique de cela ?“. L’exemple de Sraffa produisit chez Wittgenstein le sentiment qu’il y avait quelque chose d’absurde dans son insistance sur le fait qu’une proposition et ce qu’elle décrit doivent avoir la même “forme“. Cela ruina chez lui la conception qu’une proposition doit être littéralement une « image » de la réalité qu’elle décrit. » [19].

Le geste de Sraffa aurait fait comprendre à Wittgenstein que le langage ne s’épuise pas dans sa forme logique, que cette notion même, définie, selon le Tractatus, comme ce que partagent la proposition et l’« état des choses », restait indécise et ne permettait pas de fonder pleinement la signification. Dès lors, si l’on exclut, comme le fait Wittgenstein, toute dimension « privée » du langage et l’idée d’un « réservoir d’états mentaux » qui déterminerait le sens des expressions linguistiques, il ne reste plus, pour expliquer la signification, que « l’usage ». Telle serait la « voie anthropologique » que Sraffa aurait conduit Wittgenstein a prendre en compte. Or, on le sait, Sraffa, lorsqu’il rencontre Wittgenstein en 1929, connaît Gramsci depuis déjà 10 ans. Dès lors, ne peut-on penser que c’est auprès de celui-ci qu'il aurait acquis cette notion d’« usage » qu’il transmet à Wittgenstein ? Telle est, peu ou prou, l’hypothèse formulée par Amartya Sen.

L’hypothèse de Sen

Sen, on l’a dit, a été l’étudiant puis le collègue et l'ami de Sraffa dans les années 1950 à Cambridge. Il a donc pu l'interroger directement sur ses rapports avec Wittgenstein et sur ce que ce dernier avait voulu dire en reconnaissant une dette à son égard dans la préface des Recherches. Sraffa, rapporte Sen, lui a toujours fait des réponses « plutôt énigmatiques » (quite puzzling) et s'est toujours montré assez sceptique sur l’importance qu’il convenait d’apporter aux déclarations de Wittgenstein à son sujet. Il considérait, du reste, que le point sur lequel il était intervenu auprès de Wittgenstein « était plutôt évident » (rather obvious).

Sen, s’appuyant notamment sur les travaux de Nerio Naldi [20] et de Davis [21], ainsi que sur sa propre lecture des Cahiers de prison, interprète cette déclaration en remarquant que ce qui, dans les propos de Sraffa, « apparaissait à Wittgenstein comme une nouvelle sagesse était un sujet de discussion ordinaire dans le cercle intellectuel auquel Sraffa et Gramsci appartenaient tous les deux en Italie » [22]. Autrement dit, la « voie anthropologique » évoquée par Wittgenstein pour caractériser l’apport de Sraffa à sa réflexion était le pain commun des échanges que Sraffa avait pu avoir avec Gramsci avant l’arrestation de celui-ci. Sen, ici, ne pense pas seulement à ce qui relève de la question sociale, « sujet de discussion ordinaire » dans le cercle marxiste auquel appartenaient Sraffa et Gramsci en Italie ; il pense aussi aux remarques de Gramsci, dans les Cahiers, sur le langage : « Le rôle des conventions et des règles, écrit-il, en y incluant ce que Wittgenstein en vînt à appeler des “jeux de langage“, et la pertinence de ce qu’on a appelé “la voie anthropologique“ que Sraffa prônait à Wittgenstein, tout cela semble figurer en bonne place dans les Cahiers de prison... » [23]. Sraffa, en somme, était, pour Wittgenstein, un interlocuteur qui, non seulement abordait les questions philosophiques en marxiste, mais à qui l’inspiration proprement gramscienne, fondée sur une philosophie du langage, était familière. Les questions qu’il posait à Wittgenstein, telle celle sur le « geste napolitain », de même que les analyses de Wittgenstein sur le rôle de « l’usage » dans le langage, ne pouvaient donc que lui sembler « évidentes ».

C’est cette hypothèse de Sen, à savoir que Gramsci aurait eu ainsi, à son insu et sans doute aussi à celui de Sraffa, un rôle dans l’émergence du « second Wittgenstein », qu'a reprise Franco Lo Piparo pour la pousser jusqu’à son point extrême, à savoir que Gramsci, redevenu « professeur » à la suite de son arrestation et de l’impossibilité où il est de continuer son activité politique, redevenu, autrement dit, le linguiste et le philosophe du langage qu’il n’a jamais vraiment cessé d’être, aurait été, via Sraffa, lui-même réduit ainsi au rôle de simple transmetteur, directement à l’origine du tournant « anthropologique » dans la pensée de Wittgenstein. Telle est la thèse, qui va s’avérer très aventureuse, soutenue par Lo Piparo.

Lo Piparo et le « professeur » Gramsci

Nerio Naldi et Giancarlo de Vivo ont très vite montré à quel point la thèse de Lo Piparo sollicitait les faits, la chronologie et la documentation [24].

L’un des points essentiels dans le raisonnement de Lo Piparo porte sur la connaissance que Sraffa pouvait avoir de la pensée de Gramsci au moment où il avait avec Wittgenstein des relations très régulières et très approfondies, en particulier pendant les années 1930-1935. La proximité affective de Sraffa et Gramsci, leur amitiè, ne pouvait, en effet, suffire, en elle-même, à garantir que Sraffa ait eu avec la pensée profonde de Gramsci une familiarité lui permettant d’« ensemencer » [25] avec celle-ci les idées de Wittgenstein. En outre, on l’a vu, l’apport de Sraffa à Wittgenstein concerne la « voie anthropologique » dans la façon d’aborder les problèmes philosophiques et, comme l’a suggéré Sen, si cette « voie anthropologique » trouve ses racines chez Gramsci, c’est, au-delà de l'inspiration marxiste classique, dans son rapport avec la philosophie gramscienne du langage. Si donc Sraffa a transmis à Wittgenstein une inspiration « anthropologique » puisée chez Gramsci, c'est qu'il connaissait cette philosophie.

Lo Piparo suppose que Sraffa aurait acquis cette connaissance approfondie de la démarche de son ami, et particulièrement de sa philosophie du langage, lors des « nombreuses et longues conversations » [26] qu’il a eues avec lui tout au long de leurs relations et parce qu’il aurait été en mesure de lire les Cahiers de Prison dès 1934. Il faut donc revenir, ici, sur les relations concrètes entre les deux amis, telles que la documentation connue jusque là les fait apparaître. Là encore, les travaux de Nerio Naldi consacrés à la biographie de Sraffa sont précieux [27].

Gramsci et Sraffa jusqu'en 1926

Gramsci et Sraffa, on le sait, sont présentés l’un à l’autre par Umberto Cosmo, leur ancien professeur, en 1919, à peu près au moment de la fondation de L’Ordine Nuovo. Ils se rencontrent sans doute régulièrement à cette période, jusqu’au départ de Sraffa pour l’Angleterre au printemps 1921, voire un peu après si l’on en croit Naldi [28]. A l’époque, ils ne sont pas intimes : ils ne commenceront à se tutoyer qu’à partir de 1924 [29]. Sraffa collabore lui-même à L’Ordine Nuovo et en fréquente le siège, même s'il ne semble pas s’être impliqué directement dans les luttes politiques du moment : il ne participe apparemment pas aux occupations d’usines de septembre-octobre 1920 [30] et on ne connaît aucune contribution de sa part au débat sur les « Conseils d’usine » ; du reste, il n’est pas encarté (il ne le sera jamais). Cependant, on sait qu’il participe à l’espèce de club de discussion – un groupe d’« éducation socialiste » - mis en place par Gramsci en 1920 [31].

Il est donc probable que Sraffa, même s’il n’y a pas participé in prima persona, a pu suivre d’assez près la discussion sur les Conseils d’usine, de même qu’il n’est pas impossible qu’il ait entendu Gramsci parler de la « néolinguistique » et de son propre lien à Bartoli. Il n’est pas impossible non plus qu’il ait lu les articles de 1918 de Gramsci sur l’espéranto, ni que Gramsci ait évoqué avec lui le débat Manzoni-Ascoli sur la langue nationale, ou encore que Gramsci ait défendu devant lui la conception « esthétique » de la langue chez Croce. Bref, il n’est pas impossible que Sraffa ait entendu Gramsci développer l’idée « néolinguistique », ou « bartolienne », selon laquelle, pour comprendre le langage, il faut sortir de la linguistique et prendre en compte l’ensemble de la vie sociale. D’autant que c’est dans un sens analogue, comme on l’a vu, que se développe sa propre réflexion économique, à propos de Marshall : on ne peut comprendre les échanges économiques en en restant au formalisme du marché, il faut faire intervenir les « relations sociales ».

Gramsci et Sraffa se reverront ensuite en 1924, après l'élection de Gramsci au parlement et son retour en Italie. Sraffa, alors, enseigne à Pérouge et rencontre Gramsci à Rome. Les deux hommes ont des discussions qui, selon Sraffa, peuvent se prolonger toute la nuit, voire le lendemain [32]. Naldi évoque, à cet égard, l’épisode au cours duquel Sraffa, le 24 octobre 1925, sans doute juste avant de partir pour son second séjour en Angleterre, est intercepté au pied de l'immeuble où habite Gramsci par la logeuse de celui-ci, Mme Passarge, car la police est en train de perquisitionner chez son ami[33]. C’est à ce moment que leur relation devient une véritable amitié [34].

De quoi parlent-ils ensemble ? Très certainement, dit Naldi, des deux articles sur lesquels Sraffa travaille alors, sollicité par Keynes, et qu’il publiera en 1925 et 1926 [35]. Naldi évoque surtout l’intérêt que Gramsci a pu prendre aux travaux de Sraffa, mais on peut imaginer que Gramsci ait lui-même parlé à Sraffa de sa conception de la bolchevisation, des « thèses de Lyon » en cours de rédaction, voire de la « question méridionale », enfin de sa manière de voir l’évolution de la situation politique en URSS, sous l’angle du processus global en cours. Ils seront sans doute également revenus sur leur désaccord de l’année précédente, lorsque Sraffa estimait que la seule voie possible pour le PCI était de s’effacer derrière les partis antifascistes bourgeois pour obtenir un retour aux droits démocratiques fondamentaux, et que Gramsci voyait dans cette position des « résidus de culture bourgeoise » [36].

Mais qu’en est-il des questions liées à la langue ? La période allant de 1924 à 1926, qui est celle où Gramsci se rapproche le plus de Sraffa, est certainement aussi celle où il s’est, par la force des choses, le plus éloigné des questions linguistiques.

En résumé, au moment de l’arrestation de Gramsci, Sraffa a certainement une assez bonne connaissance de la réflexion politique de Gramsci, c’est-à-dire de la démarche « conseilliste ». Quant aux réflexions de Gramsci sur la langue, elle ne lui sont sans doute pas totalement étrangères. À ce stade, cependant, ces réflexions ne constituent pas encore à proprement parler une « philosophie » du langage. Elles ne le deviendront qu’à travers l’élaboration des Cahiers de prison.

Sraffa et les Cahiers de prison

Que savait Sraffa de ceux-ci, en cours d’écriture lorsqu’il rencontre lui-même chaque semaine Wittgenstein ? L’intervention de Sraffa dans le processus d’élaboration des Cahiers est bien documentée. On sait que Tania recopiait à son intention les lettres qu’elle recevait de Gramsci et qu'il a donc pu lire toutes celles où Gramsci évoque directement le travail qu’il est en train de mener. C’est ainsi qu’il aura lu la lettre du 25/3/1929 [37] où Gramsci, au travers d’une liste de livres dont il a besoin, indique le plan des sujets qu’il entend traiter : 1) l’histoire italienne au XIXe siècle, sous l’angle de la question des intellectuels, 2) la théorie de l’histoire et de l’historiographie, 3) l’américanisme et le fordisme. Il pousse, du reste, régulièrement Tania à demander à Gramsci où il en est de ce programme, ce qui, signalons-le, indique aussi qu’il ne sait pas où en est Gramsci dans sa réflexion [38].

Tatiana Schucht• Crédits : Wikimedia Commons

Il aura lu également la lettre du 17/11/1930, dans laquelle Gramsci, à propos de la « fonction cosmopolite » qu’ont eue les intellectuels italiens, brosse une histoire de la langue italienne, rappelant au passage son étude sur Manzoni de la fin des années 1910, histoire marquée par l’existence quasi constante de deux langues : une langue écrite, celle de la culture et des intellectuels, et une langue parlée, les dialectes, langue des masses.

Sraffa a, par ailleurs, été impliqué en première personne - via Tatiana – dans la réflexion de Gramsci sur le Chant X de l'Enfer de Dante, puis sur le rôle « philosophique » de Ricardo, ou sur la « question juive » en Italie. Il a été, enfin, le premier « vrai » destinataire des lettres consacrées par Gramsci à Croce [39].

Il aura lu, également, la lettre très importante du 6/3/1933 sur le cannibalisme, qui met en jeu la notion de « changement moléculaire », essentielle dans le cadre de la philosophie gramscienne du langage et, par là, dans ce qu’on appelle la « voie anthropologique gramscienne », lettre suivie, le lendemain, de la seconde grave crise d'hémiplégie subie par Gramsci, qui décide Sraffa et Tania à intervenir sans plus attendre pour qu’il soit examiné par un « vrai » médecin et pour le faire transférer dans une clinique. On doit noter, cependant, ici, que pendant l’année 1933, la correspondance entre Sraffa et Tania est précisément consacrée tout entière à l’état de santé de Gramsci, qui s’aggrave de manière inquiétante, à la question de son transfert en clinique, des remises de peine qu’il peut espérer à la suite de l’amnistie de 1932, et jamais à des questions concernant le contenu des Cahiers. En d’autres termes, Sraffa a-t-il réellement prêté attention, sur le moment, à la dimension théorique des réflexions de Gramsci sur les « changements moléculaires » se produisant en lui-même, mais qui sont, dans la philosophie gramscienne du langage, au principe des variations linguistiques, et, plus largement, des transformations historiques ?

On l’a vu, Lo Piparo, pour sa part, va jusqu’à soutenir que Sraffa aurait eu un accès direct aux Cahiers, conviction qu’il appuie sur l’épisode connu, rapporté par Gustavo Trombetti, compagnon de cellule de Gramsci, de la manière dont celui-ci s’était assuré du transfert des Cahiers lorsqu’il a quitté Turi pour la prison de Civitavecchia avant de s’installer à la clinique Cusumano de Formia, en novembre 1933 [40]. Trombetti rapporte, en effet, que Gramsci, à qui on avait annoncé qu’il partait le lendemain matin et qu’il devait rassembler ses affaires, craignait que le gardien présent ne lui confisque les Cahiers pour les montrer au directeur et qu'ensuite ils se perdent. Il avait donc distrait l’attention du gardien, qui était sarde, en s’entretenant en sarde avec lui, pendant que Trombetti plaçait les cahiers dans un des coffres utilisés pour la circonstance. Trombetti ajoute que le coffre en question, contenant les cahiers, avait été envoyé, « [il] ne sa[vait] pas bien à qui, peut-être à la belle-sœur [Tatiana] ». Lo Piparo tire argument de cet épisode pour affirmer que Sraffa a donc pu lire les Cahiers chez Tania. Or, précise-t-il, il s’agit de cahiers particulièrement importants[41], c’est pourquoi, continue-t-il, « L’année 1934 marque une frontière importante dans notre récit. A partir de cette date les cahiers dont nous avons fait la liste sont à la pleine disposition de Tania et, par l’intermédiaire de Tania, de Sraffa. » [42]. On peut admettre, en effet, que, s'il a réellement pu lire et étudier les Cahiers et en parler directement avec Gramsci au cours des ”nombreuses et longues conversations avec l’ami Nino” qu’il a, selon Lo Piparo, à partir de 1934 [43], alors, Sraffa pouvait certainement avoir de la démarche de Gramsci une connaissance suffisante pour la transmettre à Wittgenstein et qu’elle ait sur celui-ci une influence significative.

La démonstration de Lo Piparo peine, pourtant, à convaincre. L’affaire du transfert des manuscrits au départ de Turi avait été déjà bien documentée par Francioni en 1992 [44]. Ce dernier, qui publiait le témoignage de Trombetti, citait également une lettre du 4 janvier 1934 où Tania écrivait à sa sœur Giulia que Gramsci avait désormais à Formia « tout ce qu’il lui faut pour écrire ». Il citait ensuite une seconde lettre, du 16 février, où elle écrivait, cette fois-ci à Sraffa, que « tous les livres lui [à Gramsci] sont arrivés de Turi, ceux qu’il avait mis de côté pour lui être expédiés à la clinique, avec l’autorisation du Ministère. De même qu’il a été également concédé qu’une caisse de livres soit envoyée à mon adresse. » [45]. Naldi et De Vivo rappellent, par ailleurs, que tous les cahiers n’avaient pas été envoyés à Tania, comme l’a montré Eleonora Lattanzi [46]. Quels cahiers se trouvaient donc chez Tania ? Et, surtout, où se trouvaient l'ensemble des cahiers en février 1934 ? Une partie d'entre eux étaient-ils encore chez Tania ou déjà de nouveau entre les mains de Gramsci ? Ces questions sont bien loin d'être tranchées. Il est, certes, établi que Sraffa a séjourné en Italie du 20 décembre 1933 au 15 janvier 1934 [47], pendant la période des fêtes, et qu’il a rencontré Tania à cette occasion. Aura-t-il pu prendre alors connaissance des Cahiers ? Sraffa a passé l’essentiel de son séjour auprès de sa famille à Rappallo et son déplacement à Rome n’a sans doute duré que quelques jours. Pouvait-il, pendant ce peu de temps passé avec Tania, et à supposer que celle-ci ait bien déjà reçu les fameux cahiers mis à l'abri par Trombetti, les lire et les étudier de telle manière qu’il puisse s’en faire auprès de Wittgenstein un écho ayant une réelle portée théorique ? Cela paraît d’autant plus improbable que les rencontres directes entre Sraffa et Tania étaient toujours destinées à régler des problèmes d’ordre beaucoup plus pratique, qui ne pouvaient pas être traités par courrier, et qui prenaient, de ce fait, un vrai caractère d’urgence.

Par ailleurs, Naldi et De Vivo ont bien montré que, contrairement à ce que soutient Lo Piparo, Sraffa n’a pas eu d’entretiens « longs et nombreux » avec Gramsci en 1934 ; après que Gramsci a quitté Turi, en novembre 1933, Sraffa lui a rendu huit visites, la première le 2 janvier 1935 et la dernière le 24 mars 1937 [48]. Hors la recommandation que Gramsci demande à Sraffa de transmettre à ses camarades du PCI sur la nécessité d’une Assemblée constituante à la chute du fascisme [49], on ne sait pratiquement rien du contenu des entretiens qu’ont eus les deux amis lors de ces visites. Ce qu'on sait, en revanche, c'est que Gramsci est alors très affaibli, qu’il semble, ses lettres le montrent, comme résigné, et que c’est surtout Sraffa qui parle [50].

Sraffa et la philosophie du langage de Gramsci

En 1935, année de la rédaction du Cahier 29, consacré à la grammaire, Sraffa rendra visite quatre fois à Gramsci. Il n’est donc pas impossible que celui-ci lui ait parlé de cet ultime cahier, ce qui pourrait aller dans le sens du raisonnement de Lo Piparo, puisque, comme on l’a vu, dans la perspective d’une influence « anthropologique » de Gramsci sur Wittgenstein, la philosophie du langage de Gramsci revêt une importance particulière. Sraffa, pourtant, ne mentionne nulle part le Cahier 29, pas davantage, du reste, que la conception gramscienne du langage, ni sur le moment, dans les lettres de lui que nous possédons, ni, surtout, plus tard, lorsqu’il fut interrogé sur les entretiens qu’il avait eus avec Gramsci ou sur ses rapports avec Wittgenstein.

Du reste, avait-il conscience du rôle particulier que jouait la question linguistique dans la réflexion de Gramsci ? Cela ne semble pas faire de doute pour Lo Piparo, lequel cite, par exemple, un extrait de la lettre à Tania du 25 avril 1932, dans laquelle Gramsci évoque l'importance du style de Croce dans le succès de celui-ci. Une telle remarque montrerait clairement, selon Lo Piparo, le rôle essentiel que joue la question du langage dans la réflexion gramscienne, rôle qui ne pouvait donc avoir échappé à Sraffa. On ne voit pourtant pas exactement en quoi cette évocation par Gramsci du style de Croce exposerait « clairement » sa philosophie du langage. Pourtant, insiste Lo Piparo, « il suffisait de feuilleter Les Cahiers pour se rendre compte de la centralité du langage dans la théorie politique que son ami était en train d’élaborer » [51]. Lo Piparo parle même, à cet égard, de « donnée banale ». Le raisonnement devient alors circulaire : c’est Lo Piparo lui-même qui a reconnu cette « donnée banale » en 1979 dans le livre qui l’a fait connaître, Lingua intellettuali egemonia in Gramsci [52]. Jusque là, cette « banalité » avait échappé à tous les commentateurs, et notamment à Togliatti, sans doute le seul, au lendemain de la guerre, à avoir pu lire et étudier de manière approfondie les Cahiers, et qui savait, lui, que Gramsci avait été linguiste et un élève de Bartoli. C’est bien tout le mérite de Lo Piparo d’avoir établi la « centralité du langage » dans la théorie politique de Gramsci, mais ce mérite tient précisément à ce qu’il ne "suffisait" pas de feuilleter les Cahiers pour percevoir cette centralité.

Dans une lettre à Giulia du 5 juillet 1937, citée par Naldi et De Vivo, rédigée deux mois après la mort de Gramsci, Tania déclare, enfin : « Lui [Sraffa] comme moi, nous devons regretter qu’Antonio ne nous ait jamais montré ses travaux, qu’il n’ait jamais rien dit à ce sujet qui puisse être une indication pour le travail sur eux » [53]. Ne faut-il pas en rester là ? En vérité, imaginer que Sraffa ait eu une vraie connaissance de la réflexion la plus profonde de Gramsci, au moment où celui-ci l’élaborait, dépasse largement les limites de l’hypothèse de recherche et relève davantage de la reconstruction littéraire que de l’historiographie.

Qu’en est-il alors de la lettre non retrouvée envoyée par Sraffa à Togliatti, à la demande de celui-ci, au lendemain de la mort de Gramsci, et dans laquelle, selon ce qu’il avait déclaré à Spriano, Sraffa exposait tout ce qu’il savait des travaux de Gramsci en prison ? Lo Piparo cite, bien entendu, cette lettre : « L’économiste italien racontera à Elsa Furbini (1965) et à Paolo Spriano (1967) que dans “une longue lettre“, jusque là non retrouvée, “il donna à Togliatti une description des thèmes et de la rédaction des cahiers, comme Gramsci la lui a faite en les lui montrant à la clinique Quisisana » [54]. Gramsci a donc montré ses cahiers à Sraffa, au cours des cinq visites que celui-ci lui a rendu entre décembre 1935 et mars 1937. Outre que cela conforte l’idée que les cahiers étaient bien, alors, en sa possession, et non chez Tania, on a quelque peine à imaginer que Gramsci, dans les conditions de leurs rencontres, en ait fait à Sraffa une présentation approfondie. Aussi bien, Sraffa, dans son témoignage à Spriano, ne prétend-il pas avoir fait à Togliatti une présentation approfondie des futurs Cahiers de prison, mais simplement qu’il lui a répété fidèlement le peu qu’avait pu lui en dire Gramsci. De quoi ce peu était-il fait ? Était-ce de ce que disaient déjà les lettres à Tania, sur le programme d’étude de Gramsci, sur Croce, sur le chant X de la Divine Comédie, sur Ricardo, sur la question juive ? Mais tout cela était probablement déjà connu de Togliatti puisque celui-ci avait pu lire, lui aussi, les lettres de Gramsci, que Sraffa remettait au Centre à l’étranger du PCI après les avoir reçues de Tania. Qu’est-ce que Sraffa aura ajouté à cela dans sa lettre non retrouvée à Togliatti ?

De Vivo rappelle que Togliatti, en juin 1937, alors qu'il venait de recevoir la lettre de Sraffa, décrivait à Manouilski, l'un des principaux dirigeants du Komintern, "les Cahiers comme une `représentation matérialiste de l'histoire de l'Italie´" [55]. Si la lettre de Sraffa ne contenait rien de plus que ce qui relevait de cette mention assez générique, on ne voit guère comment Sraffa pouvait avoir, grâce à Gramsci, bousculé le "premier Wittgesntein". On peut sans doute aller plus loin que la présentation prudente faite par Togliatti et voir, dans la déclaration de Gramsci à Sraffa, lors de leur dernier entretien, sur la nécessité de convoquer une Assemblée Constituante à la chute du fascisme, quelque chose comme le point d’orgue des discussions entre les deux amis et de l'exposé qu'a pu faire Gramsci de sa réflexion en prison. La dimension « linguistique », ici, ne pouvait être qu’indirecte, de même qu’elle l’a été, plus tard, dans les travaux des commentateurs de Gramsci, une fois les Cahiers publiés, et ceci jusqu’à la parution du livre de Lo Piparo en 1979. Sraffa aura sans doute interrogé Gramsci sur les thèmes qui seront ensuite au cœur des études gramsciennes, tels que, par exemple, l’histoire des intellectuels, point du programme de Gramsci auquel il s’était intéressé particulièrement, et à propos duquel il attendait en 1932 la livraison, par son ami, d’une cinquantaine de pages [56]. Il aura peut-être interrogé celui-ci également sur sa conception de la place de Croce dans cette histoire et, plus profondément, dans ce que Gramsci appelait son “historicisme absolu”, autre point dont il avait discuté avec Gramsci à travers leurs échanges sur Ricardo[57]. Autant de thèmes dont il est peu probable que Sraffa ait beaucoup parlé avec Wittgenstein, en tout cas de manière telle que cela puisse engendrer le passage du « premier » au « second Wittgenstein ». D’autant que nous sommes alors en 1937 et que ce passage est consommé [58].

Bref, l’hypothèse selon laquelle le « professeur » Gramsci, pour reprendre l’expression de Lo Piparo, aurait joué un rôle direct et déterminant dans l’évolution spectaculaire de la pensée de Wittgenstein ne paraît guère sérieuse. Il semble plus sage d’en rester à l’interprétation de Sen, qui rapportait ce que lui avait dit Sraffa lui-même, à savoir que les arguments qu’il développait lors de ses conversations avec Wittgenstein, étaient pour lui « plutôt évidents ». Il ne paraît pas absurde de considérer que le « plutôt évident », ici, pour Sraffa, qui avait fréquenté, non seulement Gramsci, mais le milieu intellectuel dans lequel s’était déroulée l’aventure de L’Ordine Nuovo, renvoyait à l'idée que le langage doit être appréhendé comme un phénomène social : il était « plutôt évident », pour le Sraffa qui venait de rédiger une critique remarquée de Marshall, montrant qu’on ne pouvait en rester au formalisme mathématique du marché pour décrire le réel économique, qu’on ne pouvait pas non plus en rester au formalisme logique pour décrire le langage et rendre compte de la signification. Dans ce cas, il est bien possible, en effet, comme le suggère Sen, que les discussions de Sraffa avec Gramsci, aient joué un rôle dans l’influence que lui reconnaît Wittgenstein lui-même. Cependant, en cherchant à tout prix un héritage, voire une paternité gramscienne chez Wittgenstein, comme s’il s’agissait d’établir une causalité à la fois théorique et généalogique, Lo Piparo s’interdit de rendre compte du rôle joué auprès de Wittgenstein, non tant par Gramsci que par Sraffa lui-même, qui se trouve, ici, réduit à la position d’un intermédiaire quasi transparent.

C'est d'abord en fonction du rôle de Sraffa lui-même que devrait être abordée la question de ce rôle, qui ne se résume pas à un compagnonnage avec Gramsci, comme l’avaient déjà montré Rossi-Landi et Davis, ou comme l’a établi Monica Schweitzer dans une large synthèse de la question [59]. Quant à la position de Gramsci, ne conviendrait-il pas, pour se donner une chance de la comprendre, plutôt que de chercher à tout prix l’influence directe qu'il aurait eue sur la réflexion de Wittgenstein, d’essayer de situer la place exacte que le philosophe sarde occupe dans l'univers intellectuel qui est alors en train de se former en Europe, univers qui dépasse les cadres culturels établis et fait se rencontrer pensée « continentale » et pensée « anglo-saxonne », univers nourri des recherches qui vont déboucher, au lendemain de la guerre, sur le développement des sciences sociales de la deuxième moitié du 20è siècle, univers, enfin, dont l’oeuvre de Wittgenstein constitue sans contexte un des axes principaux. C’est bien, en effet, dans la construction de cet univers nouveau, qui marquera tout le siècle, que l’oeuvre de Gramsci joue un rôle. Franco Lo Piparo, du reste, a lui-même repéré certains des points qui dessinent la place de Gramsci dans cette configuration des cultures européennes de son époque. Cependant, en voulant à tout prix qu'il y ait eu une rencontre directe, et par là tout à la fois virtuelle et historique, entre Gramsci et Wittgenstein, il s’est interdit de saisir le moment proprement gramscien de la pensée européenne.

  1. Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, trad. Par Françoise Dastur, Maurice Elie, Jean-Luc Gautero, Dominique Janicaud, Elisabeth Rigal, Gallimard, 2014, p. 29
  2. Nuno Venturinha, "Sraffa's notes on Wittgenstein's `Blue Book´", Nordic Wittgenstein Review, http://www.nordicwittgensteinreview.com/article/view/NWR-1_2012-Venturinha, p. 1
  3. Norman Malcolm et al. Ludwig Wittgenstein: a memoir. 2nd ed, Clarendon Press ; Oxford University Press, 2001., p. 15
  4. Rossi-Landi, Ferruccio 1968 “Per un uso marxiano di Wittgenstein”, in: Rossi-Landi, Ferruccio Il linguaggio come lavoro e come mercato. Una teoria della produzione e dell’alienazione linguistiche, Milano: Bompiani, 11–50 (l'article a d'abord été publié dans Nuovi Argomenti en 1966). English edition 2002 “Towards a Marxian use of Wittgenstein” in: Kitching, Gavin and Pleasants, Nigel (eds.), Marx and Wittgenstein. Knowledge, morality and politics, London & New York: Routledge, 185-212
  5. Emiliano La Licata, "Remarks on Ferruccio Rossi-Landi’s interpretation of the Wittgenstein-Sraffa relationship", Paper for 39th International Wittgenstein Symposium 2016, Kirchberg am Wechsel, 7-13 August 2016, p. 1.
  6. Sen, Amartya. "Sraffa, Wittgenstein, and Gramsci". Journal of Economic Literature, vol. 41, no 4, 2003, p. 1240‑55, p. 4
  7. Ibid., p. 4
  8. Franco Lo Piparo, Lingua intellettuali egemonia in Gramsci, Roma, Laterza, 1979
  9. Franco Lo Piparo, Il professor Gramsci e Wittgenstein, Donzelli Editore, 2014
  10. Franco Lo Piparo, I due carceri di Gramsci: la prigione fascista e il labirinto comunista, Roma, Donzelli, 2012 ; L' enigma del quaderno: la caccia ai manoscritti dopo la morte di Gramsci, Roma, Donzelli, 2013 ; Il professor Gramsci e Wittgenstein: il linguaggio e il potere, O. C.
  11. Inchiesta su Gramsci, Quaderni scomparsi, abiure, conversioni, tradimenti, leggende o verità ?, a cura di Angelo d'Orsi, Accademia university press, 2014. L’enquête compte une contribution de Lo Piparo : “Tre leggende su Gramsci”
  12. voir : Jean-Pierre Potier, Un économiste non conformiste : Piero Sraffa (1898 – 1983), essai biographique, Presses universitaires de Lyon, 1987.
  13. “Sulle relazioni fra costo e quantità prodotta”, Annali di economia, II, 1925, pp. 277–328; réédité in Sraffa, P., Saggi, Il Mulino, Bologna, 1986.
  14. "The Laws of Returns under Competitive Conditions", The Economic Journal, XXXVI, 1926, pp. 535–550.
  15. Ray Monk, Wittgenstein, le devoir de génie, traduit de l'anglais par Abel Gerschenfeld, Flammarion, 2009, p. 480.
  16. Ludwig Wittgenstein et al. The Big Typescript, TS. 213. German-English scholar’s ed, Blackwell Pub, 2005. Le Big Typescript est rédigé en 1933.
  17. Ludwig Wittgenstein et al. Le cahier bleu et Le cahier brun, Gallimard, 2010.
  18. Davis, John B. "Gramsci, Sraffa, Wittgenstein: Philosophical Linkages". The European Journal of the History of Economic Thought, vol. 9, no 3, septembre 2002, p. 384‑401. Crossref, doi:10.1080/09672560210149224. "A Marxist influence on Wittgenstein via Sraffa", in Marx and Wittgenstein: Knowledge, Morality and Politics, Taylor & Francis (Routledge), 2002, p. 131-143.
  19. Norman Malcolm, O. C., p. 58.
  20. Nerio Naldi, "Piero Sraffa and Antonio Gramsci : The Friendship Between 1919 and 1927", European Journal of History of Economic Thought 7:1, 2000.
  21. John B. Davis, O. C.
  22. A. Sen, O. C., p. 6.
  23. ibid., p. 7.
  24. Giancarlo de Vivo et Nerio Naldi. "Gramsci, Wittgenstein, Sraffa e il prof. Lo Piparo. Fatti e fantasie". Passato e presente, vol. XXXII, no 94, 2014.
  25. Ibid., p. 7.
  26. Lo Piparo, Il professor Gramsci e Wittgenstein, O. C. , p. 35
  27. Nerio Naldi, "The Friendship between Piero Sraffa and Antonio Gramsci in the Years 1919-1927", O. C.
  28. "… the fact that during the summer of 1921 Piero Sraffa published three articles on the British and American working class and possibly some translations in L'Ordine Nuovo suggest that Sraffa and Gramsci had been in touch rather closely and that they met in Italy if, as could be implied by the text of his first letter to Keynes, Piero Sraffa spent some time at home at the end of August 1921", Ibid. p. 4.
  29. voir : Valentino Gerratana, Introduzione a Piero Sraffa, Lettere a Tania per Gramsci, Editori Riuniti, 1991. Gerratana signale deux billets de la main de Gramsci datés de juin 1924 et adressés à Sraffa où Gramsci propose à celui-ci de se revoir. Gramsci emploie alors le “vous” : "L'uso del “lei” […] dimostra che l'amicizia cordiale non si è trasformata ancora in un rapporto affettuoso, come quello che apparirà evidente dopo l'arresto di Gramsci. Questa trasformazione avviene quindi nell'arco di tempo compreso in tale periodo, tra il giugno del 1924 e il novembre del 1926...", p. XXI.
  30. d’autant qu’il soutient sa thèse d’économie avec Einaudi en novembre 1920.
  31. Voir Jean-Pierre Potier : « … il milite au sein du “Groupe des étudiants socialistes” […] mis en place à Turin par Antonio Gramsci, au début de 1920. Ce cercle composé d’étudiants et d’anciens étudiants, défend des positions politiques très proches de L’Ordine Nuovo, au cours de ses réunions hebdomadaires à la Bourse du travail de Turin. », (Un économiste non conformiste : Piero Sraffa... O. C., p. 23). « Un ancien membre de ce cercle, Attilio Segre, se souvient de la participation de Piero Sraffa. Son témoignage est paru dans le recueil de Mimma Paulesu Quercioli (a cura di) Gramsci vivo […] De plus, l’un des meilleurs amis de Gramsci, Andrea Viglongo, nous a personnellement confirmé, en septembre 1977, l’adhésion de Sraffa à ce groupe. » (Ibid.). Ce groupe d’« éducation socialiste » est mis en place par Gramsci dans le contexte de la querelle qu’il a alors avec Togliatti et Terracini à propos de la participation aux élections locales à Turin, donc pendant l’été 1920. Selon Spriano, Gramsci est alors isolé : seuls dix-sept unes militants participent à ce groupe de discussion (Paolo Spriano, "L’Ordine Nuovo" e i consigli di fabbrica, Einaudi, 1971, p. 114-116
  32. "From June 1924 to November 1926 Gramsci and Sraffa met quite often. In fact, two short notes sent by Gramsci to Sraffa in June 1924 suggest that from that moment, possibly resuming a habit of the period 1919-1920, they had frequent meetings ; a fact which is also documented by Gramsci himself in a letter sent to Sraffa from Ustica and in a letter sent to Tatiana Schucht from Turi, and by Sraffa in a letter sent to the historian Domenico Zucaro in 1962.", Nerio Naldi, O. C., p. 11 ; Et aussi : “Sergio Steve reported to the author of this paper that Piero Sraffa told him that `he and Gramsci had great discussions; they would get together in the evening and discuss something all night long, and the carry on the following day as well´”, ibid., p. 22
  33. “… in one of the 1924 messages to Sraffa, Gramsci wrote: `you had better write to me at the Chamber of Deputies to inform me of your arrival rather than use my address for your letters´ […]; and on 24 October 1925 Sraffa arrived at Gramsci’s home in Rome during a police inspection (which violated his status of MP) and was alerted by Mrs Passarge – Gramsci’s landlady – not to go up the stairs to Gramsci’s flat…”, Nerio naldi, O. C., p.12.
  34. Ils passent au tutoiement, voir Gerratana, Introduzione à Piero Sraffa, Lettere a Tania per Gramsci, O. C. : "Tra i documenti sopravissuti due biglietti – finora inediti – da cui risulta che è stato Gramsci a prendere l'iniziativa dei nuovi colloqui con Sraffa.", p. XXI. Et : "L'uso del “lei” […] dimostra che l'amicizia cordiale non si è trasformata ancora in un rapporto affettuoso, come quello che apparirà evidente dopo l'arresto di Gramsci. Questa trasformazione avviene quindi nell'arco di tempo compreso in tale periodo, tra il giugno del 1924 e il novembre del 1926...", ibid.
  35. Piero Sraffa, O. C.
  36. Voir : Giancarlo de Vivo, Nella bufera del Novecento.Antonio Gramsci e Piero Sraffa tra lotto politica e teoria critica, Castelvecchi, 2017, pp. 111-114. L'« affaire Matteoti » a été pour l’un et l’autre un événement de grande portée, tout particulièrement, sans doute, pour Sraffa : elle a démontré clairement l’impuissance de l’antifascisme « bourgeois » derrière lequel il aurait voulu que les communistes se rangent.
  37. A. Gramsci, Lettere dal carcere, a cura di Sergio Caprioglio e Elsa Fubini, Einaudi, 1965, p. 156.
  38. Voir : Lettere a Tania per Gramsci, O. C Lettre de Sraffa à Tania du 11/07/1931, lettre de Sraffa à Tania du 30/04/1932...
  39. Le second, dans l'ordre de circulation des lettres, mais peut-être le plus important, étant Togliatti. Voir : Angelo Rossi et Giuseppe Vacca, Gramsci tra Mussolini e Stalin, Fazi, 2007
  40. Voir : Giuseppe Fiori, Gramsci vivo: nelle testimonianze dei suoi contemporanei. Édité par Mimma Paulesu Quercioli, Feltrinelli, 1977, p. 253.
  41. « le premier Cahier (1929-30), Cahier 4 (1930-32) et Cahier 11 (1932) qui ont pour sujet la philosophie de la praxis et ses rapports avec la langue, Cahier 9 (1929-32) qui traite du Risorgimento italien, Cahier 8 (1930-32) et Cahier 12 (1932) qui s’occupent de l’histoire des intellectuels et du lien avec l’histoire de la politique et de la langue, le Cahier 13 (1932-33) consacré à Machiavel. A ceux-ci il faut ajouter le Cahier 10 sur la philosophie de Benedetto Croce, fini d’écrire en février 1933... », Franco Lo Piparo, Il professor Gramsci e Wittgenstein, O. C., p. 32
  42. Ibid., p. 33
  43. Ibid. p. 35
  44. Francioni, Gianni. "Il bauletto inglese. Appunti per una storia dei `Quaderni´ di Gramsci". Studi Storici, vol. Anno 33, no 4, 1992, p. 713‑41.
  45. Ibid., p. 5
  46. Naldi, De Vivo, O.C., p. 9 ; voir les actes du Congrès L’edizione nazionale degli scritti di Gramsci : risultati, problemi, obiettivi, Pise, 2012
  47. voir Piero Sraffa, Lettere a Tania per Gramsci, O. C., Note de la page 155
  48. voir Gerratana :  "Dopo la concezione della libertà condizionale (ottobre 1934) Sraffa puo` finalmente incontrarsi di nuovo con Gramsci : tre volte nella clinica di Formia, tra il gennaio e l'agosto del 1935, e, successivamente, cinque volte a Roma, nella clinica Quisisana. Ogni visita era segnalata con fonogrammi e rapporti di polizia (e spesso lo stesso Sraffa era convocato e interrogato negli uffici di pubblica sicurezza), ma naturalmente dei contenuti reali dei lunghi colloqui nulla è rimasto documentato", Lettere di Sraffa per Tania, O. C., p. XLV.
  49. Voir : Paolo Spriano, Gramsci in carcere e il partito, Riuniti, 1977
  50. "Secondo una testimonianza di Sraffa resa a Spriano, `nei colloqui dei due amici era Sraffa che parlava più a lungo, per informare l'altro, isolato dal 1926, per un decennio o quasi, proprio su quello che Gramsci in qualche sua lettera chiamava scherzosamente "il mondo grande e terribile". Lo informava di tutto, di politica e d'altro… (Spriano, aprile 1967).", Ibid., p. LIV
  51. Ibid., p. 35.
  52. Franco Lo Piparo, Lingua intellettuali egemonia in Gramsci, Roma, Laterza, 1979.
  53. Naldi et De Vivo, O. C. p. 9.
  54. Lo Piparo, O. C., p. 34 ; voir : Paolo Spriano, "Gli ultimi anni di Gramsci in un colloquio con Piero Sraffa", in Rinascita, 14/4/1967.
  55. Giancarlo de Vivo, Nella bufera de Novecento..., O. c., p. 119
  56. « Rappelez-vous qu’il vous a promis il y a des mois un schéma d’au moins 50 pages de son histoire des intellectuels... », lettre de Sraffa à Tania du 5/1/1932. Piero Sraffa, Lettere a Tania per Gramsci, O. C.
  57. Ibid. Lettre du 21/6/1932
  58. le « big Typescript », les « Cahiers brun » et « bleu » datent de 1933-1935, le manuscrit des « Recherches » de 1936.
  59. Monica Schweitzer, Ricerche su inediti relativi al rapporto Sraffa-Wittgenstein, Mimesis, Milan, 2012.